Programme de l’Annonciation

Saint-Eugène, le mercredi 25 mars 2015, messe de 19h.

> Catéchisme sur l’Annonciation.

« Lors donc, bien-aimés frères, qu’arrivent les temps, marqués d’avance pour la rédemption des hommes, notre Seigneur Jésus-Christ descend du ciel et vient ici-bas, sans quitter la gloire de son Père : c’est un prodige nouveau que sa génération, un prodige nouveau que sa nativité. Prodige nouveau : lui qui est invisible de sa nature, il s’est rendu visible dans la nôtre ; lui qui est immense et insaisissable, il a voulu être saisi et limité ; lui qui subsiste ayant les siècles, il a commencé d’être au cours des siècles ; lui, souverain maître de l’univers, il a voilé l’éclat de sa majesté et revêtu la forme d’un esclave ; lui, Dieu impassible et immortel, il n’a point dédaigné de se faire homme passible, de s’assujettir aux lois de la mortalité ! »
Homélie de saint Léon, pape, VIème leçon des vigiles nocturnes de cette fête, au troisième nocturne.

  • Procession d’entrée : Ave maris stella – hymne des fêtes de la Sainte-Vierge, à Vêpres, ton dit « des Pèlerinages », en alternance avec le ton de Notre-Dame des Victoires
  • Ordinaire de la messe : Missa secunda de Hans Leo Hassler (1564 † 1612), organiste & maître de chapelle de l’Electeur de Saxe
  • Pendant les encensements de l’offertoire : Ave Maria, scène sacrée sur l’Annonciation – Guillaume Bouzignac (c. 1587 † ap. 1643), maître de chapelle des cathédrales d’Angoulème, de Bourges, de Rodez et de Clermont-Ferrand
  • Pendant la communion : Ave Regina cœlorum – de Jean de Bournonville (1585 † 1632), maître de chapelle de la collégiale de Saint-Quentin, des cathédrales d’Abbeville et d’Amiens, et de la Sainte Chapelle de Paris
  • Ite missa est IV
  • Au dernier Evangile : Ave Regina cœlorum
  • Procession de sortie : Salve Regina cœlitum – harmonisation : Henri de Villiers
  • Télécharger le livret de cette messe au format PDF.
Publié dans Programmes, Rit romain, Saint-Eugène | Marqué avec | Laisser un commentaire

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum

Articles précédents :

Lorsqu’on aborde les réformes faites en 1955 à la liturgie du Jeudi Saint, la première impression semble être que les modifications opérées y sont mineures en comparaison des changements bien plus radicaux qui vont affecter la messe des présanctifiés le Vendredi Saint et la vigile pascale le Samedi Saint. Pourtant, à y regarder de plus près, on observera que les modifications furent nombreuses, bien souvent surprenantes, parfois peu pratiques et rarement fondées historiquement.

La question des horaires des offices est souvent sous jacente dans les débats qui entourent les réformes du Jeudi Saint. Nous la traiterons ultérieurement dans un article spécial.

Ière partie : la (ou les) messe(s) du Jeudi saint

Synopsis de la messe du Jeudi Saint dans les livres liturgiques tridentins

Canon Pontifical - Jeudi SaintDans le rit romain traditionnel, la messe du Jeudi Saint est celle d’une fête du Seigneur, celle de la fête où le Christ institua deux sacrements : celui de l’Eucharistie et celui du sacerdoce. Aussi les ornements sont-ils blancs, on chante le Gloria & le Credo, et le célébrant renvoie le peuple avec l’Ite, missa est à la fin.

Toutefois trois particularités significatives contribuent à resituer cette messe dans le Triduum pascal :

  • On sonne toutes les cloches de l’église et on touche les orgues durant tout le chant du Gloria, après quoi celles-ci ne se feront plus entendre jusqu’au Gloria de la vigile pascale où elles marqueront la joie de la résurrection. Entre ces deux moments, on doit utiliser la crécelle toutes les fois où l’on sonne habituellement les cloches. Le son âpre des crécelles contribue à marquer le deuil que prend l’Eglise : c’est aussi en cette nuit qu’a lieu l’agonie du Christ, abandonné par les disciples, trahi par Juda et livré à ses bourreaux.
  • Au cours de cette messe, le baiser de paix n’est pas donné, rappelant que Juda avait livré son maître par un baiser. Néanmoins, le rite de la communion du célébrant reste identique à celui des autres messes.
  • Le célébrant consacre deux grandes hosties à la messe de ce jour : une pour la messe elle-même, avec laquelle il communiera, et une seconde qu’il va réserver pour la messe des Présanctifiés le lendemain. Cette seconde grande hostie est mise, après la communion du prêtre et avant les ablutions, dans un second calice (et non un ciboire), qu’on recouvre d’une patène tournée à l’envers et d’une pale. Un voile léger et blanc est placé sur le tout et attaché avec un ruban au nœud du calice. L’hostie ainsi enfermée dans le calice est posée au centre de l’autel sur le corporal jusqu’à la fin de la messe. Le prêtre donne alors la communion aux fidèles de la manière habituelle.
    Cet usage de mettre le Corps du Seigneur dans un calice rappelle symboliquement la prière que Notre Seigneur fait au Jardin des Oliviers dans la nuit de sa passion :
    « Mon Père ! s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi : néanmoins, non comme je le veux, mais comme vous le voulez. »
    (Matthieu XXVI, 39)
    Le calice, la patène et le voile dans lequel est enfermée cette grande hostie serviront le lendemain à la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint. La liturgie marque par là le lien indéfectible qui existe entre la Cène du Seigneur et le sacrifice de la Croix.
    A partir du moment où la seconde grande hostie a été renfermée dans le calice, le reste de la messe est célébré avec les rubriques de la Missa coram Sanctissimo :

    • le célébrant et ses ministres font la génuflexion devant le Saint Sacrement chaque fois qu’ils s’approchent ou se retirent du milieu de l’autel,
    • lorsque le célébrant ou le diacre s’adressent au peuple (pour le Dominus vobiscum, l’Ite, missa est et la bénédiction finale), ils se placent de biais côté évangile afin de ne pas tourner le dos au Très-Saint Sacrement
    • au cours du dernier évangile, le célébrant génuflecte à Et Verbum caro factum est en se tournant vers le Corps du Seigneur.

A cette même messe du Jeudi Saint In Cena Domini, lorsqu’elle est célébrée par l’évêque, a lieu également la consécrations des saintes Huiles, selon les les dispositions du Pontificale Romanum de 1595, fascicule V. Ce texte du Pontifical de 1595 reprend celui du Sacramentaire grégorien diffusé dans tout l’Occident à partir de Charlemagne. C’est une cérémonie fastueuse à laquelle participent de nombreux ministres : outre les ministres ordinaires d’une messe pontificale, sont requis douze prêtres, 7 diacres, 7 sous-diacres, assistés de nombreux acolytes. Un peu plus tôt, avant la messe, l’évêque aura procédé à la réconciliation des pénitents publics.

Il n’y avait pas d’autres messes en ce jour que la messe de la Cène : comme dans toutes les différentes liturgies de l’Orient, la consécration par l’évêque du saint Chrême (et des autres huiles saintes : huile des catéchumènes et huile des infirmes) a lieu au cours de l’unique messe de ce jour (il n’y a pas de messe chrismale à proprement parler, dont le texte serait différent de la messe de la Cène).

Synopsis de la messe du Jeudi Saint dans la réforme de 1955

Le baiser de Juda par Jean Bourdichon circa 1500D’assez nombreuses modifications sont mises en œuvre sur des fondements pas toujours clairs et avec des résultats parfois curieux.

1. Les prêtres qui assistent dans les stalles à la messe du Jeudi Saint doivent désormais porter l’étole blanche sur leur habit de chœur depuis le début de la messe. L’usage commun jusqu’alors ne fait pas de l’étole un élément de l’habit de chœur : elle ne se prend qu’au moment de distribuer la communion aux fidèles. Pourquoi cette innovation ? De fait il s’agissait pour la Commission pour la Réforme liturgique d’une tentative d’introduire ce jour-là une concélébration, cérémonie qui n’a jamais existé dans le rit romain. Or cette proposition de concélébration à la messe du Jeudi Saint reçut la farouche opposition de plusieurs membres de la commission, en premier lieu de son président, le cardinal Cicognani, mais également de Mgr Dante, cérémoniaire papal. Pour faire progresser néanmoins dans les esprits l’idée de concélébration, on se contenta, comme pis aller, d’inventer le port de l’étole blanche sur l’habit de chœur pour tous les prêtres présents.

2. A la messe, le chant du Credo est supprimé sans que l’on sache bien pourquoi (sans doute pour abréger la cérémonie, allongée par ailleurs avec l’addition du Lavement des pieds, comme on le verra). Cela introduit une anomalie, puisque dans le rit romain, le Credo est chanté à toutes les fêtes du Seigneur.

3. La coutume de ne pas donner à cette messe le baiser de paix en raison du baiser de Juda est maintenue. Cependant, souhaitant vraisemblablement marquer davantage les esprits des fidèles sur cette suppression du baiser de paix, la commission introduit deux nouveautés étranges qui n’ont aucun fondement historique :

  • Au 3ème Agnus Dei, on ne doit plus chanter désormais dona nobis pacem mais miserere nobis (en pratique, inévitablement, on observe en paroisse qu’une bonne partie des fidèles continuera machinalement de chanter dona nobis pacem comme à l’ordinaire : il est bien difficile d’instiller un réflexe à une assemblée juste pour une unique occasion dans l’année !).
    On pourra discuter le fait de relier le chant de l’Agnus Dei au baiser de paix. L’Agnus Dei parait être surtout à l’origine l’antiphona ad confratorium du rit romain, un chant destiné à accompagner la fraction de l’Hostie, comme son texte l’indique, plus qu’un antiphona ad pacem.
    Si l’Agnus Dei n’est pas chanté à la Vigile pascale, où le baiser de paix ne se donne pas non plus, c’est surtout parce que cette vigile a conservé une structure très archaïque de la messe, d’avant le Vème siècle : aussi ne comporte-t-elle pas d’introït, de graduel, d’Alleluia (en tout cas sous la forme responsoriale usuelle des autres messes de l’année), de Credo, de répons d’offertoire, d’Agnus Dei ni d’antienne de communion – tous chants introduits entre la fin du IVème siècle et le IXème, mais uniquement des traits, forme la plus archaïque du chant liturgique romain, ainsi que le Gloria in excelsis Deo et le Sanctus, en usage à la messe depuis les premiers temps de l’Eglise de Rome (le Kyrie n’est que la dernière partie de la supplication litanique).
  • La commission supprime la  première des deux oraisons silencieuses que dit le prêtre pour se préparer à communier : Domine Jesu Christe, qui dixisti Apostolis tuis « Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis ». C’est tout de même assez curieux d’introduire cette pratique, propre aux messes des morts, dans une fête solennelle du Seigneur chantée en ornements blancs. Mais surtout, il est bien étonnant de supprimer une prière qui reprend les termes même que le Seigneur a dit à ses Apôtres justement au cours de son dernier discours lors de la Cène du Jeudi Saint : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jean XIV, 27). Notons aussi qu’à la Vigile pascale, où le baiser de paix ne se donne pas, cette oraison n’était pas supprimée.
  • Si la commission avait voulu faire œuvre d’archéologie, elle aurait pu supprimer le Pax Domini sit semper vobiscum qui est indiqué comme omis à la messe chrismale dans le Sacramentaire gélasien (mais pas à la messe de la Cène).

4. Désormais le diacre (ou à son défaut, le servant) ne doit plus dire le 3ème Confiteor avant la communion, comme il le fait le restant de l’année. La Commission, de fait, testait une fois de plus ici un projet qu’elle entendait généraliser par la suite. Ce 3ème Confiteor fut supprimé en effet dans le code des rubriques de 1960, seulement pour les messes chantées de toute l’année  (mais pas pour les messes pontificales ou solennelles). Pourtant la confession et l’absolution des péchés des fidèles immédiatement avant la communion existe dans tous les rits d’Orient & d’Occident (nous avons prévu de consacrer par la suite un article uniquement sur ce sujet, toujours en débat aujourd’hui). Dans le rit romain, la confession des péchés avant la communion est attestée au moins depuis le XIème siècle et ne constitue absolument pas un doublon avec les Confiteor du prêtre et de ses ministres au début de la messe : le clergé confesse alors son indignité de s’approcher de l’autel pour y célébrer, ce qui est très différent de la confession de l’indignité de tous d’accéder à la communion.

5. Le rite de la mise au tombeau de la seconde grande hostie dans le calice, recouvert de la patène et du voile blanc, est entièrement supprimé. Désormais, le célébrant ne consacre qu’une seule grande hostie et deux ciboires, l’un pour la communion des fidèles le Jeudi Saint, l’autre pour celle du Vendredi Saint. Le célébrant communiera donc le lendemain à une petite hostie, comme un simple fidèle.

6. On invente la pratique de ne communier les fidèles qu’avec des hosties consacrées qu’au cours de cette messe, à l’exclusion de toutes autres. Ce symbolisme nouvellement inventé se heurte à trois objections : théologique, historique & pratique.

  • Théologiquement, cela parait très discutable : en quoi les hosties consacrées précédemment seraient-elles inférieures aux nouvelles ? La présence réelle serait-elle liée au jour de la célébration ? Or, la présence du Christ est réelle et substantielle dans les hosties consacrées, elle continue lorsque l’assemblée se disperse, elle précède de même la réunion de celle-ci.
  • Historiquement, dans l’antiquité, l’Eglise romaine tenait au contraire tout particulièrement au rite du Fermentum : des parcelles consacrées par l’évêque à une messe étaient envoyées pour être consommées par ses prêtres à d’autres messes ou réservées pour être consommée par lui-même à la messe suivante. L’Eglise entendait manifester ainsi l’unité du sacrifice eucharistique du Christ, dans le temps & dans l’espace.
  • En pratique, les curés sont désormais tenus à vider le tabernacle de leurs églises de toute la réserve eucharistique avant le début de cette messe.

7. La fin de la messe connait enfin 3 changements, qui peuvent paraître anecdotiques mais qui témoignent d’un sens liturgique très étrange :

  • Le diacre ne doit plus chanter Ite, missa est mais à sa place Benedicamus Domino, sous le prétexte – rationalisant – qu’on ne doit pas quitter l’église en raison de la procession au reposoir. Jusqu’alors dans le rit romain, Benedicamus Domino remplaçait l’Ite, missa est aux messes de pénitence célébrées en violet (jamais pour une fête du Seigneur en blanc). L’une comme l’autre des deux formules constituent bien une formule de renvoi des fidèles (Benedicamus Domino renvoie les fidèles aussi à la fin des offices). Si la commission avait voulu suivre la logique qu’elle avançait, elle aurait dû supprimer toute formule, Ite, missa est aussi bien que Benedicamus Domino. Ceci dit, un sain rationalisme en liturgie consiste bien à terminer la messe par une formule qui la clôture, car la procession au reposoir ne fait pas partie de la messe et ne possède pas de formule de fin propre. Les formules usitées dans les différents rits latins ou orientaux pour renvoyer les fidèles sont nombreuses et bien différentes (aucun rit n’a du reste l’équivalent d’Ite, missa est, alors que d’autres formules se rapprochent plutôt de Benedicamus Domino), mais lorsque plusieurs offices sont chantés à la suite bout à bout, chacun continue d’avoir sa propre formule de clôture. Il n’y avait donc rien de choquant, bien au contraire, de continuer à marquer la fin de la messe comme à l’ordinaire.
    Là encore, la commission testait une nouveauté qu’elle entendait généraliser. Dans le code des rubriques ultérieur de 1960, la règle traditionnelle (on chante Benedicamus Domino aux messes de pénitence dépourvu de Gloria, à la place d’Ite, missa est) est modifiée ainsi : on doit dire désormais Ite, missa est à toutes les messes, même de pénitence, mais l’on doit dire Benedicamus Domino lorsque la messe est suivie d’une procession.
    Notons que dans l’ordo traditionnel édité cette année 2015 par la Commission Ecclesia Dei rétabli désormais la possibilité de revenir à l’usage antérieur à 1960, usage traditionnel et plus logique : Benedicamus Domino en Carême et jours de pénitence en violet au lieu d’Ite, missa est (car Benedicamus Domino EST aussi une formule de renvoi !).
  • Poursuivant selon la même logique, la commission supprime aussi la bénédiction des fidèles à la fin de la messe du Jeudi Saint. Comme la suppression de la première oraison du prêtre avant la communion, on introduit là encore une spécificité d’une messe des morts célébrée en noir dans la messe d’une fête du Seigneur célébrée en blanc. On ne voit pas très bien sur quels fondements les fidèles ne doivent plus être bénis le Jeudi Saint. S’ils ne le sont pas aux messes de Requiem, c’est pour bien signifier que la messe est appliquée au défunt et non aux vivants qui y assistent (c’est pour cette même raison qu’aux messes de Requiem on ne trace pas sur soi le signe de la croix ni qu’on se frappe la poitrine).
  • Enfin le dernier évangile est supprimé. Le prétexte avancé est là encore que la procession au reposoir suit. Pourtant, il semble évident qu’on posait là une première étape pour sa suppression à toutes les messes du rit romain, ce qui sera acté partiellement en 1960 et complètement en 1965.

Chrémeaux pour les saintes huiles lors de Sacres Royaux de Louis XIII à Charles X8. Dernier point et non des moindres : l’instauration d’une seconde messe le Jeudi Saint, la messe chrismale de l’évêque.

La commission s’est félicitée d’avoir réinstauré une pratique antique. Pour le coup, l’objectif premier de la réforme – rétablir la Semaine Sainte dans sa primitive forme – semble pour une fois avoir été suivi. Car depuis les Rameaux, toutes les réformes que nous avons examinées jusqu’alors se présentent comme des nouveautés non fondées historiquement. Examinons plus en détail cette messe chrismale réinstaurée, dont le titre qui lui est donné est :

FERIA QUINTA IN CENA DOMINI
DE MISSA CHRISMATIS IN QUA BENEDICITUR OLEUM CATECHUMENORUM ET INFIRMORUM, ET CONFICITUR SACRUM CHRISMA.

Il est vrai que le Sacramentaire gélasien (livre présentant la liturgie romaine dans son état du Vème siècle, du temps du pape Gélase et diffusé dans la Gaule mérovingienne tout en présentant des mélanges avec l’ancien rit gallican) donne les oraisons pour trois messes le Jeudi Saint :

  • une messe pour la réconciliation des pénitents, célébrée le matin après tierce,
  • une messe pour la consécration des saintes huiles, célébrée le midi après sexte,
  • une messe de la Cène du Seigneur, célébrée le soir après none.

La commission a travaillé en reprenant les textes de la messe chrismale du Sacramentarium Gelasianum Vetus, manuscrit vraisemblablement copié vers l’an 750 au monastère de Chelles près de Paris et l’un des témoins les plus purs du Sacramentaire gélasien. Elle a repris la première oraison de ce manuscrit en guise de collecte, la secrète, & la préface, mais n’en retient pas la seconde oraison (qui est de fait la vraie collecte ; la présence de deux oraisons au début de la messe indique qu’il y avait donc 2 lectures avant l’évangile : la première oraison était précédée d’un Flectamus genua, la seconde oraison était la véritable collecte – ce système se rencontre à plusieurs messes du Carême et des Quatre-Temps). N’est pas non plus retenu le très bel Hanc igitur propre dans le canon que donne ce manuscrit. La messe chrismale du  Sacramentarium Gelasianum Vetus étant dépourvue de postcommunion, la commission utilise l’oraison sur le peuple de la messe de la Cène du Seigneur de ce même manuscrit en guise de postcommunion, sans y ajouter d’oraison sur le peuple[1].

Par ailleurs, le rite de la consécration des saintes huiles est intégralement repris tel qu’il est dans le Pontifical Romain de 1595, lui-même héritier du Sacramentaire grégorien. Toutefois, dans la préface consécratoire du saint chrême, on a supprimé ensuite en 1962, lors de la réforme du Pontificale Romanum, le passage suivant qui est en fait la préface de la messe qu’on venait de reprendre du Sacramentaire gélasien, et qui de ce fait formait doublon :

Ut spiritualis lavacri Baptismo renovandis creaturam Chrismatis in Sacramentum perfectae salutis vitaeque confirmes; ut sanctificatione unctionis infusa, corruption primae nativitatis absorpta, sanctum uniuscujusque templum acceptabilis vitae innocentiae odore redolescat; ut secundum constitutionis tuae Sacramentum, regio, et sacerdotali, propheticoque honore perfusi, vestimento incorrupti muneris induantur.

Le Sacramentaire gélasien, comme tout sacramentaire ancien, ne donne que les oraisons du prêtre mais aucune indication ni sur les lectures ni sur les chants ; aussi la commission dû-t-elle composer ceux-ci (et demander à Solesmes de créer le nouveau plain-chant sur les textes retenus pour l’introït, le graduel, l’offertoire & la communion).

Deux critiques peuvent être apportées ici sur ce travail proprement d’invention :

  • La première des deux critiques a été rapportée à postériori par Mgr Bugnini lui-même : les textes choisis pour la nouvelle messe chrismale – c’est le cas de l’épître tirée de saint Jacques (V, 13-16), de l’évangile de Marc (VI, 7-13) et de l’antienne de communion (qui reprend Marc VI, 12-13) –  ont surtout mis l’accent sur l’huile des malades, huile bien moins digne que le saint chrême, huile que pouvait bénir un simple prêtre pendant des siècles. Rien n’évoque précisément dans les textes choisis le saint chrême, si ce n’est le nouvel introït, et encore assez indirectement. Pourtant les textes bibliques parlant de l’onction royale qui faisait un « christ », un « oint », un « messie » (ces termes sont équivalents) ne manquent pas !
  • Plus techniquement, puisque l’on voulait restaurer une messe tirée du Sacramentaire gélasien, il aurait été heureux de garder complètement le schéma dessiné par ce manuscrit et que l’on retrouve dans beaucoup de messes quadragésimales : introït – Kyrie – 1ère oraison avec Flectamus genua - prophétie – 1er graduel – [eventuellement Gloria, comme aux Quatre-Temps de Pentecôte ou aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte] – collecte – épître – 2nd graduel – évangile. Cette messe aurait dû aussi être célébrée après sexte, la commission décide qu’elle devra l’être le matin après tierce.

Enfin, les nouveautés instaurées à la messe de la Cène du Seigneur sont répétées dans la nouvelle messe chrismale :

  • On y chante le Gloria mais pas le Credo, ce qui est tout de même étrange pour une messe pontificale célébrée en blanc réclamant une trentaine de ministres parés.
  • Le baiser de paix y est aussi supprimé, avec comme corollaire la même suppression de la première oraison secrète du prêtre avant la communion : Domine Jesu Christe, qui dixisti Apostolis tuis « Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis ». Pourtant, cette fois, inexplicablement et sans logique d’ensemble, le dona nobis pacem du 3ème Agnus Dei n’est pas remplacé par miserere nobis.

Autres points à signaler :

  • De façon étrange, la préface de cette messe, reprise du Sacramentaire gélasien, doit être chantée sur le ton férial (dans une messe qu’on veut entourer par ailleurs de tous les aspects de la solennité liturgique).
  • On décide que le pontife seul communie à cette messe, alors que le Sacramentaire gélasien y indiquait qu’on y faisait une communion générale et qu’on y procédait à la réserve eucharistique dans le calice pour la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint.
  • Plus cocasse, deux rubriques proprement inutiles sont insérées qui ne peuvent être comprises que par les évêques qui ont en permanence le Sacramentaire gélasien sur leur table de chevet ! (et ils ne doivent pas être bien nombreux…) :-)
    • Et dicitur haec tantum oratio est inséré après la collecte (qui semble mettre en garde contre la tentation de dire la seconde oraison du Sacramentarium Gelasianum Vetus).
    • Dans le canon, on indique : Communicantes, et quae sequuntur usque ad consecrationem, dicuntur ut in canone missae, nihil addendo vel immutando (pour décourager ceux qui voudraient user de l’Hanc igitur de la messe gélasienne ?) Pourtant, aucune incertitude n’avait lieu d’être ici puisque le Missel romain ne contient pas de Communicantes ou d’Hanc igitur propres au Jeudi Saint.

Finissons cette présentation de la nouvelle messe des saintes huiles en nous interrogeant sur l’opportunité qu’il y avait de recréer une messe chrismale différente de la messe de la Cène. A supposer que le Sacramentaire gélasien donne un état plus ancien de la liturgie romaine (certains textes, en particulier les préfaces, présentent plutôt des traits gallicans), le Sacrementaire grégorien avait bien réduit les trois messes du Jeudi Saint à une seule, ce dont témoignent aussi tous les Ordines Romani qui indiquent que cette messe était célébrée à Rome par le Pape vers 1 heure de l’après-midi. Pourquoi cette réduction ? Une hypothèse pourrait être que saint Grégoire a voulu reproduire ce qu’il avait vu à Constantinople lorsqu’il y était diacre apocrisiaire : dans le rit byzantin comme dans les autres rits orientaux, le saint Chrême est consacré à l’unique messe de la Cène le jeudi Saint. Une autre explication plus réaliste consiste à envisager la réelle difficulté pratique qu’il y a à organiser trois messes pontificales dans une même journée, sans compter la célébration des Ténèbres et des autres heures de l’office divin, le dépouillement des autels et la cérémonie du Mandatum. Il était plus raisonnable de ne garder qu’une messe, celle de la Cène, qui, lorsqu’elle était pontificale, comportait la consécration du saint chrême et la bénédiction des saintes huiles et de faire la cérémonie de la réconciliation des pénitents le matin en dehors d’une messe.

Du reste qu’observe-t-on hélas universellement de nos jours ? que, pour des raisons pratiques, la messe chrismale est anticipée quasiment partout à un autre jour que le Jeudi Saint et se trouve dès lors déconnectée de la célébration du Mystère pascal. C’est une grande perte pour le sens liturgique traditionnel : tous les rits ont toujours consacré le saint chrême le Jeudi Saint, cet usage universel est sans doute très ancien et remonte sinon aux Apôtres, du moins à l’âge post-apostolique. Il y avait un intérêt symbolique fort à réunir le même jour la réconciliation des pénitents (le pardon des péchés), la bénédiction de l’huile qui fait de tout chrétien un christ, un oint, et la célébration du Sacrement de l’Eucharistie, mystère de notre salut.


IInde partie : 
la procession au reposoir & le dépouillement des autels

Synopsis de ces cérémonies dans les livres liturgiques tridentins

Procession du Très-Saint Sacrement au tombeau, après la messe du Jeudi Saint - gravure de PicardAvant les réformes de 1955, après la messe de la Cène, le Très-Saint Sacrement est porté en procession jusqu’à un autel de l’église décoré de fleurs, de tentures et orné de nombreux cierges, où il est déposé dans une urne spéciale (parfois appelée tombeau) ou à défaut un tabernacle. Beaucoup d’églises possédaient une telle urne, propre à cet usage.

Voici les détails de cette procession : après la messe, le célébrant dépose sa chasuble pour prendre la chape blanche. Il impose l’encens dans deux encensoirs et encense avec l’un des deux le Saint Sacrement qui est resté sur l’autel dans le calice recouvert de la patène et du voile blanc. Il reçoit le voile huméral tandis que le diacre va chercher le calice contenant la grande hostie sur l’autel et le remet au célébrant. Le clergé prend des torches et forme alors une procession semblable à celle de la Fête-Dieu, tandis que le chœur chante l’hymne Pange lingua. Pendant la procession deux acolytes alternent pour encenser en permanence le Saint Sacrement sous le dais, tenu par le célébrant sous le voile huméral, comme à la Fête-Dieu.[2] Arrivé au reposoir, le Saint Sacrement est encensé puis placé dans l’urne, tandis que le chœur chante les deux dernières strophes de l’hymne : Tantum ergo et Genitori Genitoque. Puis le clergé retournait au chœur pour y dire vêpres.

Après vêpres, on procédait au dépouillement des autels. Le célébrant en étole violette entonne l’antienne Diviserunt sibi, qui est poursuivie par le chœur, lequel psalmodie ensuite le psaume XXI, le psaume prophétisant la Passion du Christ et dont le 19ème verset (Ils ont partagé entre eux mes habits, et ils ont jeté le sort sur mon vêtement) donne le sens symbolique de cette cérémonie. L’autel chrétien a toujours symbolisé le Christ, le dépouillement des autels représente donc la façon dont Notre Seigneur fut ignominieusement dépouillé et maltraité lors de sa Passion.[3]

Lors du dépouillement, on ôtait les nappes, tapis, tentures, ornements divers, reliquaires, canons des autels, mais ni la croix – qui restait voilée jusqu’à son dévoilement le lendemain, ni les chandeliers.

Synopsis de ces cérémonies dans la réforme de 1955

La commission n’a pas modifié les cérémonies antérieures sauf sur deux points :

  • Le chant des vêpres est supprimé (ce point a été développé précédemment dans notre article sur les autres offices divins pendant le Triduum).
  • Il semblerait qu’on doive aussi désormais retirer la croix d’autel et les chandeliers. Rien n’est spécifié lors du dépouillement des autels, cependant les nouvelles rubriques du Vendredi Saint précise qu’on commence la cérémonie du lendemain devant un autel sans croix ni chandelier (à moins qu’il faille les transporter en privée pendant la nuit !).
    Comme le note Don Stefano Carusi : « C’est sans doute sur la base d’un certain archéologisme liturgique qu’on a voulu ainsi préparer les esprits au spectacle, dénué de sens théologique, d’une table nue au centre du chœur ».

IIIème partie : le Mandatum, ou Lavement des pieds

Synopsis du Mandatum dans les livres liturgiques tridentins

Lavement des pieds par l'évêque - Mandatum - Cérémonial des évêquesAvant les réformes de 1955, le Lavement des pieds, communément appelé Mandatum ou en vieux français Mandé[4], du premier mot de la première antienne qui s’y chante (Mandatum novum do vobis – Je vous donne un commandement nouveau) a lieu au cours d’une cérémonie à part, après le dépouillement des autels, et d’ordinaire après un temps de repos[5].

En principe, la cérémonie du Mandatum ne se déroule pas dans le chœur ni devant l’autel majeur, mais dans une salle capitulaire, une sacristie ou une salle annexe de l’église. Le décret In una Urbis du 22 mars 1817 précise qu’on ne pourrait faire cette cérémonie dans l’église que si celle-ci était très vaste et pouvait offrir un endroit approprié qui fut hors de la vue de la chapelle du reposoir. Le célébrant est en chape violette mais ses ministres ont repris les ornements blancs comme à la messe, car le diacre va commencer par chanter l’évangile Ante diem festum Paschæ (Jean XIII, 1-15) de la messe de la Cène, avec toutes les cérémonies ordinaires, l’évangéliaire étant tenu par le sous-diacre. Puis le célébrant dépose sa chape, se ceint d’un linge comme fit Notre Seigneur la veille de sa Passion et lave les pieds de cette façon : le célébrant se met à genoux devant celui dont il va laver le pied, comme fit le Christ, le sous-diacre tient le pied droit que le célébrant lave puis embrasse, ensuite le diacre essuie le pied avec une serviette. Notons que seul le célébrant – qui figure le Christ – se met à genoux devant celui dont il lave les pieds – qui représente un apôtre. Pendant toute la durée du lavement des pieds, le chœur chante 9 magnifiques antiennes. Après quoi le célébrant reprend la chape pour le Pater noster qui est dit tout bas et après 4 versets, une oraison termine la cérémonie. On dit peu après les complies au chœur.[6]

Saint Louis lavant les pieds des pauvresLe nombre ni la qualité de ceux dont on lave le pied n’est pas précisé par les rubriques du Missel Romain. Très curieusement, on lavait ordinairement les pieds de 13 individus et non de 12, à la suite d’un miracle arrivé au pape saint Grégoire le Grand qui avait lavé les pieds d’un treizième pauvre qui s’était révélé être un ange, mais on note des endroits où on lava jusqu’aux pieds de 100 pauvres.  A Notre-Dame de Paris, Eudes de Sully (évêque de Paris de 1197 à 1208) avait institué qu’on laverait les pieds de 50 pauvres le Jeudi Saint. Cette cérémonie n’était pas proprement ecclésiastique, car en ce jour les supérieurs lavaient les pieds aux inférieurs, en particulier les rois et les princes. Ainsi, à la cour de France, le Roi, la Reine et le Dauphin lavaient chacun les pieds de 13 pauvres chaque Jeudi Saint, Louis XIV avait commencé à pratiquer cette cérémonie à l’âge de 4 ans et le fit jusqu’à sa mort.

Synopsis du Mandatum dans la réforme de 1955

La principale innovation est le déplacement de la cérémonie du Mandatum à l’intérieur de la messe de la Cène, après l’évangile et avant l’offertoire. Une brève homélie doit aussi avoir lieu entre l’évangile et le Mandatum.

Il est assez piquant de constater que les réformateurs, si à cheval sur la réalité des horaires des offices (la veritas horarum) et partisans d’un déroulement chronologique strict des offices de la Semaine Sainte, ne se sont pas aperçus qu’en déplaçant le lavement des pieds à l’intérieur de la Cène, ils inversaient de fait l’ordre des évènements tels que décrits par les évangiles :  Notre-Seigneur a lavé les pieds des Apôtres après la Cène – « et cena facta » (Jean XIII, 2).

A noter que ce déplacement du Mandatum à l’intérieur de la messe n’est pas devenu strictement obligatoire même si très vivement conseillé (une église pourrait donc vouloir continuer de le faire de la façon traditionnelle, les nouvelles rubriques indiquent qu’il faut alors reprendre l’évangile de la messe, comme dans le Missel de saint Pie V).

Le célébrant doit laver les pieds de 12 hommes (et non plus 13), qui sont introduits par le diacre et le sous-diacre au milieu de l’espace sacré du chœur où se déroule désormais la cérémonie. Il n’est plus précisé que le célébrant baise chacun des pieds qu’il lave. La cérémonie est désormais sérieusement plus compliquée car, en plus du célébrant, du diacre et du sous-diacre, les rubriques nécessitent désormais la présence du 1er et du 2nd acolyte, du cérémoniaire mais aussi la présence d’un, voire de deux autres clercs assistants, soit 8 personnes pour laver un pied ![7]

Les réformateurs n’ont pas vu le symbolisme fort de l’agenouillement du seul célébrant – figurant le Christ – devant celui à qui il doit laver les pieds : désormais les 8 clercs doivent s’agenouiller simultanément devant l’individu dont on lave le pied !

Ce qui aurait paru incongru à nos pères – introduire des laïcs dans le chœur d’une église et les voir se déchausser -, ne l’est plus. Comme le note Don Stefano Carusi, il y a là une perte certaine du sens du sacré :

Or pour un motif tout à fait inconnu, les réformateurs choisissent arbitrairement de placer le lavement des pieds au milieu de la Messe, ce qui a pour conséquence que des laïcs accèdent au chœur, où ils doivent ôter chaussures et chaussettes. C’est là une volonté claire de repenser la sacralité de l’espace presbytéral et de remettre en cause son interdiction aux laïcs durant les offices. Le lavement des pieds est donc déplacé au moment de l’Offertoire, en abusant de la pratique de couper en morceaux la célébration de la Messe en y insérant d’autres rites, pratique qui se fonde sur la très discutable division entre liturgie de la parole et liturgie eucharistique.

Les 9 antiennes du Missel de saint Pie V dont le chant accompagne le lavement des pieds sont maintenues, sauf la 8ème qui est supprimée. Une nouvelle rubrique précise que la 9ème antienne (Ubi caritas et amor), pourtant la moins ancienne pièce de cette série, ne devra jamais être omise (il y avait eut dans les années 1950 un certain engouement pour cette pièce, qui entrait alors dans l’air du temps).

Enfin, à l’instar de l’oraison nouvelle qui conclut la nouvelle procession des Rameaux, l’oraison conclusive du Mandatum doit désormais se dire face aux fidèles. Il s’agissait là encore, comme aux Rameaux, d’introduire l’idée d’une célébration face au peuple.

Conclusion partielle

Comme nous l’avons observé dans les précédents articles de cette série, tout cela laisse une impression de réforme plutôt brouillonne, des modifications faites sans harmonie avec le reste du rit romain, où déjà se dessinent des projets mis en œuvre ultérieurement, parmi lesquels la concélébration et la célébration face au peuple.

Toutefois, pour la première fois, nous avons pu observer une réelle tentative de retourner à des formes antiques, avec la reprise des éléments euchologiques du Sacramentaire gélasien pour la recréation d’une messe chrismale propre. L’opportunité du rétablissement de celle-ci (vraisemblablement supprimée par saint Grégoire le Grand lui-même, ce qui n’est pas rien !) ne résiste pas à l’examen de la pratique qui s’en est suivi jusqu’à nos jours, où l’on a fini par devoir déconnecter la messe chrismale du Triduum pascal pour des raisons de commodité.

*
Voici pour finir les passages de la conférence de Mgr Gromier touchant à la réforme du Jeudi saint, dans le style croustillant qui était le sien. Au delà du style, la portée de l’argumentation fait toujours mouche, il est vrai que le vieux cérémoniaire papal avait du métier…

« Pour ne rien oublier, on nous apprend qu’est solennel même le reposoir du jeudi saint ; ce que n’a jamais dit le Missel, mieux rédigé que certaines rubriques. (…)

Bon gré ou mal gré, la communion du clergé, souhaitée à la messe du jeudi saint, sera toujours en lutte avec les permission données de célébrer la messe privée. (…)

La Missa Chrismatis, messe pontificale célébrée avec 26 parés rappelant la concélébration, célébrée sans aucun rapport avec le jeûne, dans laquelle il n’est pas permis de donner la communion, forme un curieux problème difficile à résoudre. Sa préface propre sur le ton férial, se range parmi d’autres curiosités.

Dans le rite romain l’emploie de l’étole est limité par des règles ; personne ne peut la porter sans motif ; elle se met au moment voulu, ni avant ni après ; elle est un vêtement sacré, n’a aucun rapport avec le vêtement choral, soit pour les individus, soit pour un corps du clergé. Les prêtres n’ont pas plus le droit de porter l’étole pendant une messe, où ils communieront, que pendant une messe d’ordination, où ils imposeront les mains. En disant l’inverse les pastoraux abusent de leur latitude imméritée.

A la messe du jeudi saint le célébrant commence solennellement le Gloria in excelsis ; comment ferait-il pour le commencer autrement ? Ici nous trouvons une transposition, sinon de grande importance, du moins de haute signification pastorale. Jusqu’à présent après le chant de la passion du vendredi saint, la liturgie donnait place à un sermon sur la Passion ; on s’apitoyait sur le Christ mort en croix, avant d’adorer l’un et l’autre. Maintenant il n’est plus question de cela, on n’en parle plus. En revanche après l’évangile du jeudi saint une homélie est fort conseillée pour qu’on s’émerveille du Christ lavant les pieds.

Des documents anciens il ressort que la messe ne fut jamais ni le lieu ni le temps du Mandatum. Celui-ci en était séparé, était généralement suivi d’une réfection du clergé. Le roi ou empereur participait au Mandatum, non pas à la messe. Le Ceremoniale Episcoporum situe le Mandatum dans un local convenable, ou dans la salle capitulaire, ou dans l’église mais pas dans le chœur. Le missel ne spécifie aucun lieu, ne suppose ni chœur ni autel. Du moment que la réconciliation des pénitents se faisait dans la nef, le bon sens ne pouvait admettre dans le chœur des hommes du laïcat. Les pastoraux veulent le Mandatum dans la messe, ne font que le tolérer en dehors ; ils s’aperçoivent à peine qu’on peut laver les pieds à des clercs, véritables ou tenus pour tels.

Une remarque s’impose sur la distribution des rôles. Le diacre et le sous-diacre sont chargés d’introduire les douze hommes choisis (non plus treize) dans le chœur, puis de les reconduire à leur place d’auparavant. Ce service est celui d’un bedeau ou d’un sacristain ; mais il exprime bien la mentalité pastorale imprégnée de démagogie peu avantageuse au clergé. Il fut un temps où chaque candidat au pédiluve était porté, à force de bras, par des hommes idoines, devant le pape assis pour laver les pieds. Les pastoraux, n’osant pas pousser à ce point la « charité fraternelle », se contentent d’employer le diacre et le sous-diacre à introduire les candidats, puis à les reconduire dehors. Certains regretteront l’antique usage signalé, car non seulement le sport mais aussi l’activité sociale et pastorale du clergé en aurait profité.

Nous rencontrons un gros obstacle sans dissimulation possible. Par décret du 4 décembre 1952 la Sacré Congrégation des Rites censurait l’incongruité du fait que l’évêque se chausse et se déchausse, prend et quitte chausse et sandales dans l’église ; par suite elle prohibait un tel emploi des chaussures liturgiques, lequel devait toujours se faire hors de l’église, malgré les règles jusqu’alors en vigueur. Ce décret est excessivement discutable, car il se base sur l’inexactitude, en attribuant au Ceremoniale Episcoparum des choses qu’il n’a jamais dites. Ne le discutons pas, et limitons nous à sa prohibition. L’évêque, hors de la messe, reçoit chausse et sandales sur jambes et pieds non dénudés, puisque couverts des bas. Ces chaussures sont des vêtements sacrés, autant qu’une mitre et une paire de gants, bénits, reçus simultanément avec l’épiscopat, accompagnés d’une prière, mis en œuvre avec toute la bienséance possible ; la pratique existant depuis des siècles. Au contraire 12 hommes dans le chœur, pendant la messe, se déchaussent, mettent à nu leur pied droit, et se rechaussent avant de se retirer ; la pratique étant d’invention moderne. En résumé douze pieds nus sont moins incongrus que les deux de l’évêque chaussés, sans compter les autres différences.

Le souci d’éliminer le mot pax de la messe du jeudi saint, parce que le baiser de la paix ne se donne pas, s’étend à une oraison, au Confiteor, etc…, au baiser de la main de l’évêque, a l’Ite missa est, à la bénédiction et au dernier évangile. Mais on ne sait pas si ils tolèrent les autres baisers, de main et d’objet ; car ils pourraient les proscrire aussi machinalement. La science des pastoraux en est encore au point de prendre le baiser de la main pour le baiser de l’anneau.

L’épargne d’un Confiteor à la communion du jeudi saint, c’est à dire un échange qui prend le Confiteor inaperçu dit privatim par le célébrant au début de la messe, pour qu’il tienne lieu du Confiteor collectif, chanté par le diacre avant la communion, est peut-on dire, tirée par les cheveux. La subtilité du troc ne suffit pas à masquer l’énorme dissemblance de deux emplois du Confiteor. Trop de finesse peut nuire.

Le départ et l’arrivée de la procession au reposoir donnent une preuve patente de la dextérité cérémoniale des pastoraux. Au départ le célébrant prend le ciboire avec l’aide du diacre, et maladroitement ; à l’arrivée il le dépose avec ou sans l’aide du diacre, et mal également. Les réformes exigent de ceux qui les font une formation que beaucoup n’ont pas. Depuis le Dimanche des Rameaux, nous sommes sans nouvelles tant de la croix de procession que celle de l’autel. Furent-elles découvertes ou voilées, et de quelle couleur ? Personne n’en sait rien. »

*
Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

***********************
Notes

Notes :    (↵ reviens au texte)
  1. Cette oraison était déjà présente dans le Sacramentaire léonien comme postcommunion de la IIIème messe de la Nativité de saint Jean-Baptiste le 24 juin.
  2. Certaines des premières éditions du Missel Romain de saint Pie V comportaient une rubrique indiquant qu’on sonnait les cloches pendant cette procession.
  3. En France, non seulement on dépouillait les autels mais on les lavait ensuite avec un mélange d’eau et de vin, en chantant l’antienne du saint patron auquel il était dédié. Les fidèles venaient ensuite baiser les pierres d’autels et les reliques des saints qui y sont enchâssées.
  4. D’où provient aussi l’anglais Maundy Thursday pour désigner le Jeudi Saint.
  5. Comme le rappelait la rubrique du Missel de saint Pie V, on appelait les fidèles au moyen de la simandre (planche de bois frappée par un maillet), l’usage des cloches n’étant plus possible.
  6. En France, l’usage était que le peuple restât dans l’église. Des diacres distribuaient du pain et du vin pendant qu’on lisait le dernier discours de Notre Seigneur à ses disciples dans l’évangile de saint Jean.
  7. Voici la description de cette cérémonie bien compliquée par les nouvelles rubriques :

    Pendant ce temps, les acolytes se rendent près de la table : le premier prend l’aiguière avec l’eau, le second le plateau. Un clerc vient prendre le plateau avec les serviettes et, s’il y a lieu, un second clerc portera les aumônes. Ils viennent se ranger au bas des degrés laissant la place pour le célébrant et les ministres sacrés.

    Le célébrant et ses ministres viennent devant l’autel et tous font la génuflexion. Puis les deux acolytes se dirigent vers le premier élu, c’est-à-dire celui qui est le plus près de l’autel, du côté de l’épître. Le célébrant et ses ministres marchent à leur suite et enfin les autres clercs. Ils s’agenouillent tous : le sous-diacre soulève légèrement le pied droit du premier homme ; le premier acolyte verse de l’eau, le deuxièmesoutenant le plateau, tandis que le prêtre lave le pied puis l’essuie avec la serviette que le diacre lui a donnée. Le célébrant rend la serviette au cérémoniaire, reçoit l’aumône des mains du diacre et la remet au pauvre. (Le baisement du pied n’est plus prescrit.) Tous se relèvent et vont s’agenouiller devant le suivant, tandis que le premier se rechausse.

Publié dans Etudes liturgiques | Marqué avec , , , , , , , , | 2 commentaires

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum

Articles précédents :

On continuité avec notre précédent article sur les modifications opérées dans l’office des Ténèbres, nous poursuivons notre série d’articles sur les réformes de la Semaine Sainte décidées en 1955 avec le traitement réservé aux autres heures de l’office divin pendant le Triduum pascal et les premières vêpres de Pâques. Cet aspect pourra sembler secondaire de nos jours puisqu’il semble n’intéresser qu’assez peu le commun des fidèles. Pourtant, on constatera là encore, au travers des mutations opérées à ces petits offices, la création d’anomalies liturgiques surprenantes.

L'office de la Semaine Sainte selon le Missel & Bréviaire Romain - Paris, Clopejau 1659

Synopsis des offices divins dans le bréviaire de saint Pie V & dans celui de saint Pie X

L’office divin du Triduum pascal avait préservé un caractère antique marqué. Si l’office de nuit (les Ténèbres, composé de trois nocturnes joints à l’office du matin) était célébré avec un certain faste, les autres heures de l’office divin par contraste revêtaient une forme d’extrême simplicité :

  • aux petites heures (prime, tierce, sexte, none, complies) les psaumes habituels y étaient simplement psalmodiés sans antiennes, recto tono.

Début de l'office de prime durant le Triduum pascal - L'office de la Semaine Sainte selon le Missel & Bréviaire Romain - Paris, Clopejau 1659

  • à vêpres, les cinq psaumes étaient chantés avec antiennes, le Magnificat recevait une antienne propre tirée de l’évangile du jour. Toutefois l’usage s’était établi de réciter aussi recto tono les offices de vêpres au soir du Jeudi saint & du Vendredi saint.
  • comme aux Ténèbres, ces offices sont extrèmement dépouillés : mis à part les psaumes, ils ne comportent plus les autres éléments que l’on rencontre pendant l’année : versets d’ouverture, Gloria Patri, capitules, hymnes, répons, versicules, preces, leçons brèves, lecture du Martyrologe (à prime).
  • on terminait chacun de ces offices à genoux exactement comme aux Ténèbres :
    • Christus factus est (récité mais non chanté),
    • Pater noster en secret,
    • psaume 50 Miserere mei Deus psalmodié recto tono,
    • et l’oraison Respice, quæsumus Domine, (dont la conclusion était dite en secret par l’officiant).

Fin des offices durant le Triduum pascal - L'office de la Semaine Sainte selon le Missel & Bréviaire Romain - Paris, Clopejau 1659

Comme nous l’avons déjà noté pour les Ténèbres, l’oraison Respice est la seule dite à tous les offices du Triduum, depuis vêpres du Mercredi Saint jusqu’à none du Samedi Saint. Cette oraison contribue à l’unité & à l’identité liturgique forte de ces trois jours, c’est en quelque sorte un leitmotiv de tout le Triduum pascal. En voici son texte & sa traduction :

Réspice, quæsumus Dómine, super hanc famíliam tuam, pro qua Dóminus noster Jesus Christus non dubitávit mánibus tradi nocéntium, et crucis subíre torméntum.
Nous vous prions, Seigneur, de regarder en pitié votre famille, pour laquelle notre Seigneur Jésus-Christ n’a point refusé de se livrer entre les mains des méchants, & de souffrir le supplice de la croix.

Ce contraste entre l’office de nuit chanté avec faste et les autres heures simplement récitées pourrait préserver une structuration tout à fait antique : la prière de nuit était universellement célébrée dans les toutes premières communautés chrétiennes, l’heure de vêpres ne commença ensuite à être célébrée dans les offices des cathédrales qu’à partir de la paix constantinienne au IVème, tandis que les petites heures (tierce, sexte, none dans un premier temps, puis prime & complies) s’ajoutèrent ensuite, d’abord comme prières pour des groupes de pieux fidèles puis au sein des premières communautés monastiques. Encore aujourd’hui dans le rit éthiopien, par exemple, seul l’office nocturne est célébré et chanté en paroisse tous les jours, les autres heures, même les vêpres, ne sont que récitées.

Dans la liturgie traditionnelle, le Triduum pascal se terminait à l’office de none du Samedi saint, après lequel on commençait la célébration de la vigile pascale (comme du reste les autres messes de vigiles durant l’année qui se célèbrent après none et avant vêpres, en particulier celles du samedi des Quatre-Temps).

Cette vigile pascale pouvait durer plusieurs longues heures dans l’antiquité, car on y célébrait non seulement les baptêmes des catéchumènes, mais on y procédait également aux ordinations dans les sept ordres ecclésiastiques (y compris le sacre des évêques).

Les premières vêpres de Pâques étaient comme enchâssées dans la vigile pascale : on les célébrait après la communion et avant l’Ite missa est.

En raison de la durée de la vigile pascale, ces vêpres pascales étaient les plus brèves qui soient : elles consistaient dans le chant du psaume 116 Laudate Dominum omnes gentes, le plus court du psautier (2 versets seulement, 4 avec le Gloria Patri), chanté avec antienne (un triple alleluia) et le Magnificat chanté avec une superbe antienne tirée du texte de l’évangile de la messe de la vigile : Vespere autem Sabbati, tandis que le célébrant & ses ministres encensent l’autel[1]. Il est à noter que cette antienne se retrouve universellement dans tous les antiphonaires manuscrits du rit romain à cette place, même les plus anciens (comme dans l’Antiphonaire de Compiègne, du IXème siècle, le plus ancien manuscrit complet de l’antiphonaire grégorien). En raison de son importance, elle est très souvent ornée de miniatures dans les manuscrits médiévaux :

Premières vêpres des Pâques dans l'antiphonaire de Kosterneubourg 1013 datant du XIIème siècle - Antiennes Alleluia pour le psaume 116 et Vespere autem Sabbati pour le Magnificat.

Premières vêpres des Pâques dans l’antiphonaire de Kosterneubourg 1013 datant du XIIème siècle.
Antiennes Alleluia pour le psaume 116 et Vespere autem Sabbati pour le Magnificat.

Antienne Vespere autem Sabbati dans l'antiphonaire de Saint-Gall 388 du XIIème siècle.

Antienne Vespere autem Sabbati dans l’antiphonaire de Saint-Gall 388 du XIIème siècle.

La postcommunion de la messe tient aussi lieu d’oraison de vêpres et on terminait ensuite la messe comme à l’ordinaire.

Même si la cérémonie de la vigile pascale pouvait être très longue, elle ne supprimait donc pas les premières vêpres de Pâques.

L’enchâssement de cet office des premières vêpres de Pâques à la fin de la communion de la vigile pascale était le seul reliquat dans le missel de saint Pie V d’une pratique beaucoup plus fréquente autrefois qui consistait à chanter un office après la communion et de conclure la messe ensuite. Ainsi, dans l’ancien usage de Paris, on chantait de même les laudes de Noël après la communion de la messe de Minuit, les vêpres du Jeudi Saint après la communion de la messe de la Cène et les vêpres du Vendredi Saint après la communion de la messe des Présanctifiés. On note aussi que souvent, dans beaucoup de bréviaires médiévaux, l’oraison des premières vêpres d’une fête correspond à la postcommunion de la messe de sa vigile.[2]

La profonde réforme du bréviaire romain opérée sous Pie X ne toucha pas radicalement à la structure des heures du Triduum Pascal. Les seules simplifications consistent en la suppression du second psaume de prime du Jeudi Saint (Psaume 22 – Dominus regit me, psaume eucharistique) et du Vendredi Saint (Psaume 21 – Deus, Deus meus, respice in me, psaume de la Passion par excellence). L’office des Complies voit aussi la suppression des versets 1 à 6 du psaume 30[3].

Synopsis de ces offices dans la réforme de 1955

Comme aux Ténèbres, la réforme de 1955 s’attacha à supprimer le psaume 50 Miserere qui se récitait recto tono à la fin de toutes les heures du Triduum pascal.

Les réformateurs décident aussi que les vêpres du Jeudi Saint et du Vendredi Saint ne doivent plus être célébrées au chœur. On estime désormais que la messe de la Cène et la nouvelle action liturgique du Vendredi Saint tiennent lieu de vêpres (!). Leur récitation privée reste possible mais devient facultative si le clerc a assisté aux deux cérémonies susdites. Comme on le verra plus en détail pour le jour de Pâques, les réformateurs créent donc des jours liturgiques qui ne sont pas pourvus de l’intégralité des offices divins, chose assez inouïe dans l’histoire de la liturgie de l’Eglise. Or nous l’avions vu, l’extrême longueur de la vigile pascale antique ne dispensait pas de la célébration des vêpres, même si celles-ci étaient plus courtes qu’à l’ordinaire.

Justement, ces premières vêpres de Pâques sont supprimées de la vigile pascale, où elles sont désormais remplacées par des laudes de Pâques, comme on le verra à l’article sur la vigile pascale. Les réformateurs composent des vêpres du samedi saint en utilisant les psaumes des anciennes vêpres du Jeudi Saint et du Vendredi Saint, revêtues de nouvelles antiennes qui ne chantent pas la résurrection mais restent dans la tonalité du Samedi Saint (quand elles ne sont pas de simples antiennes fériales qui pourraient convenir à n’importe quel jour de l’année).

Très bizarrement, Pâques devient de ce fait la seule fête double de l’année qui est désormais dépourvues de premières vêpres. Il s’agit là d’une profonde perte du sens chrétien du jour liturgique, lequel commence toujours la veille au soir par les vêpres (principe du nycthémère énoncé dès la première page de la Genèse : « Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour »).

Au passage, la fameuse antienne de Magnificat – Vespere autem Sabbati – tirée de l’évangile selon saint Matthieu, antienne qui a inspiré au cours des âges tant de compositeurs et qui a signé l’allégresse pascale pour des générations de chrétiens qui rendaient grâce à Dieu de la résurrection par le chant du Magnificat, disparaît complètement de l’office.

Citons sur cette question la fameuse conférence de Mgr Gromier sur les réformes de 1955 :

Que les vêpres du jeudi et du vendredi saint soient omises, supprimées, voilà qui atteint le comble de l’arbitraire, surtout quand on allègue ce motif : la messe tient lieu de vêpres, car elle est le principal. Or, entre messe et vêpres, il n’y a aucune rivalité ; les vêpres ont la même principalité que les autres fonctions liturgiques. Suivant les temps et les lieux, les vêpres ont été écourtées après la messe du samedi ; elles le furent aussi après la messe du jeudi et du vendredi ; jamais on ne pensa à les abolir. L’horaire rétabli par les pastoraux s’accorde en plein avec le fait historique, c’est à dire jeûne jusqu’aux vêpres, qui sont précédées de la messe et de la communion. (…) Quelle raison peut interdire les vêpres du jeudi et du vendredi, après la messe qui n’est pas nocturne par définition ? Le samedi saint sans complies est inexplicable ; le jeudi et vendredi saints, avec complies mais sans vêpres, défient le raisonnement ; car on a beau se coucher tard, le coucher n’en a pas moins lieu et exige sa prière.

Surtout, la réforme s’attacha à rompre l’unité liturgique organique des trois jours du Mystère pascal, marquée par la répétition de l’antique oraison du Triduum Respice, quæsumus, Domine :

  • A Complies, c’est désormais l’oraison quotidienne de tout le reste de l’année (Visita, quæsumus) qui est employée à la place de Respice, quæsumus, Domine ; bizarrement, l’oraison de prime, qui est aussi la même tout le restant de l’année (Domine Deus omnipotens) demeure quant à elle toujours remplacée par l’oraison du Triduum Respice Domine.
  • Pour tous les offices du Samedi Saint, une nouvelle oraison a été composée (Concede, quæsumus, omnipotens Deus), qui se substitue partout à Respice, quæsumus, Domine. Elle ne présente pas d’intérêt flagrant.

Ce point était souligné par Mgr Gromier :

L’Eglise pleure et gémit pendant les trois jours que le Seigneur resta au tombeau ; pendant ces trois jours de funérailles du Christ mort, toutes les heures de l’office se terminent par l’oraison Respice quaesumus, qui est justement l’oraison super populum à la messe du mercredi saint. Les pastoraux rompent cette continuité et unité par un remplacement ; à la fin des heures du samedi ils mettent une oraison qui leur donne l’aspect d’une banale vigile, qui jure avec le reste, surtout avec l’antienne Christus factus est. Si la pastorale était logique, elle verrait que son oraison, n’étant plus dans le ton des trois jours, n’a plus de motifs d’être dite à genoux et avec conclusion silencieuse. Sa manière de terminer les vêpres n’est pas moins étrange.

Cette volonté systématique de briser ce qui faisait l’unité de ces trois jours si particuliers de l’année liturgique a de quoi surprendre, alors même que l’ouvrage de Louis Bouyer sur le Mystère Pascal, qui avait connu sa première édition en 1945, avait eut un retentissement certain sur les acteurs du mouvement liturgique.

*
Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

***********************
Notes

Notes :    (↵ reviens au texte)
  1. A noter que l’encensement de l’autel ne se fait pas ni au Benedictus des laudes, ni au Magnificat des vêpres pendant le Triduum pascal.
  2. Nous parlerons plus en détail dans un huitième article de l’office divin de Pâques.
  3. Ces 6 versets du psaume 30 se disaient autrefois tous les jours de l’année à complies entre le psaume 4 et le psaume 90 en raison du texte du 6ème verset : In manus tuas comméndo spíritum meum.
Publié dans Etudes liturgiques, Rit romain | Marqué avec , , | 3 commentaires

Guillaume-Gabriel Nivers – Miserere des Ténèbres

Guillaume-Gabriel Nivers (c. 1632 † 1714), organiste de Saint-Sulpice, maître de musique de la Maison royale de Saint-Louis à Saint-Cyr.
Miserere pour l’office des Ténèbres.
3 voix égales (SSA ou TTB).
4 pages.

Ce Miserere est tiré des livres d’office divin composés par Nivers à l’attention des damoiselles de la Maison royale d’éducation de Saint-Cyr, fondée par Madame de Maintenon. Il est prévu pour être chanté à la fin de l’office des Ténèbres (nom que prend l’office nocturne des trois derniers jours de la Semaine Sainte). Ce moment de l’office des Ténèbres est tout particulièrement poignant, car l’église est alors plongée dans l’obscurité quasi totale. Le psaume 50 où David pleure ses péchés s’élève alors dans la ténèbre. Seule la flamme vacillante du 15ème cierge – qui symbolise le Christ – et qui est alors cachée derrière l’autel au coin de l’épître – jette quelques faibles lumières, représentant l’espérance ténue de la résurrection.

Nivers a magnifiquement composé les versets impairs du psaume 50 sur un riche plain-chant musical ornementé, destiné à être chanté par un chantre soliste. Le chœur y répond en chantant les versets pairs en faux-bourdon.

Les livres d’office imprimés pour Saint-Cyr en 1686 et réimprimé avec corrections en 1733 ne comportent que la première voix du faux-bourdon. Cependant, une version manuscrite desdits offices de Saint-Cyr datant des années 1700-1710 note la voix de basse du faux-bourdon en exemple juste pour le second verset. A l’aide de cet exemple, et connaissant les deux voix extrêmes, il était facile de reconstituer le faux-bourdon pour tous les versets pairs, en ajoutant la nécessaire troisième voix médiane qui permet de combler les quintes.

Notre transcription des versets pairs du chœur suit la notation de l’édition de 1733. Les notes liées doivent être rendues comme des ports de voix.

Outre notre partition – qui ne fournit que les versets pairs chantés par le chœur en faux-bourdon -, le lecteur trouvera aussi ici en téléchargement ce Miserere selon les éditions imprimés de 1686 et de 1733 des Offices de Saint-Cyr ainsi que le manuscrit datant des années 1700-1710 contenant la basse du faux-bourdon.

Les premières mesures de cette partition :
Guillaume Gabriel Nivers - Miserere des Ténèbres

Téléchargez la partition moyennant un « Like » sur l’un des réseaux sociaux ci-dessous. Le lien apparaîtra ensuite.

Guillaume-Gabriel Nivers - Miserere des Ténèbres
Publié dans Partitions | Marqué avec , , | 2 commentaires

Nicolas-Mammès Couturier – Miserere

Chanoine Nicolas-Mammès Couturier (1840 † 1911), maître de chapelle de la cathédrale de Langres.
Miserere mei Deus (Psaume L) – à 3 chœurs.
9 voix mixtes (SATBB/SATB).
12 pages – Sol mineur.

Couturier a disposé les 20 versets de son Miserere en prenant modèle sur celui d’Allegri : le premier chœur est un faux-bourdon à 5 parties (dont trois d’hommes), il dialogue avec un second chœur en faux-bourdon à 4 parties (un petit chœur de solistes). Entre deux versets polyphoniques, les autres versets sont chantés en plain-chant (sur le ton parisien traditionnel du Miserere) par un troisième chœur (ou un soliste). Les chœurs se réunissent pour le verset final, « Tunc acceptabis sacrificium justitiæ »« Alors vous accepterez le sacrifice de justice » écrit avec plus d’ampleur & de majesté.

Il pourra être chanté à la fin d’un des trois office de Ténèbres (ou pendant tout le Carême).

Les premières mesures de cette partition :

Nicolas-Mammès Couturier - Miserere à 3 chœurs

Téléchargez la partition en la payant avec un « Like » sur les réseaux sociaux, en cliquant sur l’un des 4 boutons ci-dessous. Le lien vers la partition apparaîtra ensuite.

Chanoine Couturier - Miserere à 3 chœurs
Publié dans Partitions | Marqué avec , | 3 commentaires

František Picka – Crucem tuam adoramus Domine

František PickaFrantišek Picka (1873 † 1918), organiste, chef d’orchestre & compositeur à Prague.
Crucem tuam adoramus Domine
Antienne pour l’adoration de la Croix – 4 voix mixtes (SATB).
2 pages – Mi bémol majeur.

Organiste de formation (comme son père), le tchèque František Picka eut beaucoup de succès comme directeur d’opéra au Théâtre National de Prague. Pourtant il s’est surtout intéressé à la musique d’Eglise : dans son « Etat actuel de la musique d’église en général et à Prague en particulier », il appelle au renouveau de celle-ci, et met en pratique ses aspirations en composant 9 messes, 2 Te Deum et deux très intéressants cycles de motets pour le temps de la Passion & pour les offices de la Semaine Sainte. C’est de ce dernier qu’est extraite cette antienne a capella pour l’adoration de la Croix le Vendredi saint, chantée au cours de la messe des Présanctifiés. Ce texte de la liturgie latine remonte à une haute antiquité, du reste le texte de la première partie de cette antienne est également chanté au rit byzantin pour la cérémonie de l’adoration de la Croix au IIIème dimanche de Carême de ce rit.

Le texte de l’antienne :

Crucem tuam adorámus, Dómine : et sanctam resurrectiónem tuam laudámus, et glorificámus : ecce enim propter lignum venit gáudium in univérso mundo.

Ps. 26, 2. Deus misereátur nostri, et benedícat nobis : illúminet vultum suum super nos, et misereátur nostri.

Crucem tuam adorámus, Dómine : et sanctam resurrectiónem tuam laudámus, et glorificámus : ecce enim propter lignum venit gáudium in univérso mundo.

  Ta croix, nous l’adorons, Seigneur, ta sainte résurrection, nous la chantons et nous la glorifions. Voici en effet que, par le bois, la joie est venue dans le monde entier.

Ps. 26, 2. Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse, que son visage s’illumine pour nous et qu’il ait pitié de nous.

Ta croix, nous l’adorons, Seigneur, ta sainte résurrection, nous la chantons et nous la glorifions. Voici en effet que, par le bois, la joie est venue dans le monde entier.

Les premières mesures de cette partition :

František Picka - Crucem tuam

Téléchargez la partition en la payant avec un « Like » sur les réseaux sociaux, en cliquant sur l’un des 4 boutons ci-dessous. Le lien vers la partition apparaîtra ensuite.

František Picka - Crucem tuam adoramus Domine
Publié dans Partitions | Marqué avec , , , | 7 commentaires

Guillaume Bouzignac – Ecce homo

Guillaume Bouzignac (c. 1587 † ap. 1643), maître de chapelle des cathédrales d’Angoulème, de Bourges, de Rodez, de Clermont-Ferrand & de la collégiale Saint-André de Grenoble.
Ecce homo
Scène sacrée sur la Passion – 5 voix mixtes (SATBB).
4 pages – Ré mineur.

Avec son talent habituel, Guillaume Bouzignac dramatise un épisode du récit de la Passion de Notre Seigneur en instaurant un dialogue entre Pilate (représenté par une taille soliste) & la populace (le chœur à 5 voix à la française). Le contraste est saisissant entre les lentes déclamations désolées de Pilate et les invectives haletantes de la foule. Cette scène sacrée pour le temps de la Passion annonce l’arrivée postérieure de l’oratorio.

Le texte du motet :

V/. Ecce homo !   V/. Voici l’homme !
R/. Crucifíge eum !   R/. Crucifie-le !
V/. Regem vestrum crucifígam ?   V/. Vais-je crucifier votre roi ?
R/. Tolle, crucifíge eum !   R/. Prends-le, crucifie-le !
V/. Quid enim mali fecit ?   V/. Qu’a-t-il fait de mal ?
R/. Crucifíge eum !   R/. Crucifie-le !
V/. Ecce Rex vester !   V/. Voici votre Roi !
R/. Non habémus Regem nisi Cæsarem !   R/. Nous n’avons pas d’autre Roi que César !
V/. Dimíttam illum in Pascha ?   V/. Dois-je le libérer pour Pâques ?
R/. Non hunc, sed Bárrabam !   R/. Pas lui, mais Barrabas !
V/. Quid fáciam de Jesu ?   V/. Que vais-je faire de Jésus ?
R/. Tolle, crucifíge eum !   R/. Prends-le, crucifie-le !
V/. Quid enim mali fecit ?   V/. Qu’a-t-il fait de mal ?
R/. Crucifíge eum !   R/. Crucifie-le !

Les premières mesures de cette partition :

Guillaume Bouzignac - Ecce homo

Téléchargez la partition en la payant avec un « Like » sur les réseaux sociaux, en cliquant sur l’un des 4 boutons ci-dessous. Le lien vers la partition apparaîtra ensuite.

Guillaume Bouzignac - Ecce homo

L’interprétation de ce motet par les Arts Florissants
sous la direction de William Christie :

Publié dans Partitions | Marqué avec , , | 2 commentaires

Padre Martini – Dextera Domini

Padre Giovanni Baptista Martini (1706 † 1784), o.f.m.
Dextera Domini – Offertoire des dimanches après l’Epiphanie et du Jeudi Saint.
4 voix mixtes (SATB).
4 pages – Mi mineur.

Ce motet du fameux franciscain musicien de Bologne correspond à l’offertoire qui est chanté les 3ème, 4ème, 5ème & 6ème dimanches après l’Epiphanie, le mardi de la IIIème semaine de Carême, ainsi qu’à celui de la messe du Jeudi Saint. Il pourra alterner avec le plain-chant grégorien de cet offertoire.

En voici le texte latin & la traduction :

Déxtera Dómini * fecit virtútem, déxtera Dómini exaltávit me : non móriar, sed vivam, et narrábo ópera Dómini. La dextre du Seigneur a fait éclater sa puissance, la dextre du Seigneur m’a exalté. Je ne mourrai pas mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur.

Les premières mesures de cette partition :
Padre Martini - Dextera Domini

Téléchargez la partition moyennant un « Like » sur l’un des réseaux sociaux ci-dessous. Le lien apparaîtra ensuite.

Padre Martini - Dextera Domini
Publié dans Partitions | Marqué avec , | 5 commentaires

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 3ème partie – L’office des Ténèbres

Articles précédents :

Office des Ténèbres - gravure de Picard

Synopsis de la cérémonie dans le bréviaire de saint Pie V & dans celui de saint Pie X

On donne le nom d’Office des Ténèbres à l’office nocturne des trois derniers jours de la Semaine Sainte.

Dès les temps apostoliques, on voit les premiers chrétiens passer certaines nuits en prière, en particulier celles entre le samedi & le dimanche, & celles des fêtes. Dans le rit romain, depuis les temps antiques, cette longue prière de veille nocturne (pannychis) s’est organisée en 2 parties principales qui pouvaient être réunies ou disjointes, l’office de la nuit proprement dit (les nocturnes) et l’office du matin, lequel se chantait très tôt, au point du jour, lorsque la nuit cédait aux premières lueurs du soleil.

Le terme de matines ne désignait initialement que l’office du matin, mais l’usage de chanter celui-ci à la suite des nocturnes a fini par désigner l’ensemble de la vigile de toute la nuit, tandis qu’on s’est mis à désigner l’office du matin par le nom d’une de ses parties : les laudes.

L’Office des Ténèbres est donc l’office des matines & laudes du Triduum pascal. Il contient de nombreux archaïsmes. En raison de la sainteté de ces 3 jours de l’année liturgique, les ajouts qui se firent au cours des âges à l’office divin épargnèrent les offices de Ténèbres, qui restèrent dans leur état le plus primitif : cet office ne comporte pas de versets d’introduction, pas d’invitatoire, pas d’hymnes, ni de petites doxologies (le Gloria Patri passe pour avoir été introduit à Rome dans l’office divin par le Pape saint Damase Ier (366 † 384)). Cette disposition toute antique – remontant vraisemblablement au moins au VIème siècle – a été notablement respectée par les moines d’Occident à la suite de saint Benoît : jusqu’aux réformes des années 1970, les bénédictins interrompaient le cours de leur office propre pour suivre la disposition de l’office romain pour les trois derniers jours de la Semaine Sainte.

Chandelier de Ténèbres au séminaire de l'Institut du Christ-Roi à Gricigliano en 2012Une cérémonie toute particulière marque le chant des offices des Ténèbres et contribue à conférer à celui-ci un caractère inhabituel : un grand chandelier – appelé triangle ou herse – est placé dans le chœur côté épître et porte 15 cierges de cire jaune[1]. Après la reprise de chacune des antiennes de l’office (il y en a 15), on éteint un à un chacun des cierges, sauf le 15ème, qui symbolise le Christ, peu à peu délaissé par ses disciples (les 12 apôtres, Marie Madeleine & Marie de Cléophas)[2] : à la reprise de l’ultime antienne, celle du cantique de Zacharie Benedictus, ce dernier cierge est placé sur l’autel le temps du chant de l’antienne, puis provisoirement caché derrière l’autel pour les ultimes prières : le Christus factus est, le Miserere et l’oraison finale Respice, de sorte que toute cette fin de l’office est célébrée dans l’obscurité totale (les six cierges de l’autel, qui encadrent la croix, ont été éteints lors des six derniers versets du cantique Benedictus). Une fois l’office terminé, le cierge symbolisant le Christ est replacé, toujours allumé, sur le chandelier de Ténèbres.

Le Pape saint Grégoire le Grand, divinement inspiré par le Saint-Esprit, dicte le texte de l'Antiphonaire. Antiphonaire de Hartker, vers l'an 1000Le répertoire des antiennes & des répons de ces trois jours est déjà attesté dans les plus anciens témoins manuscrits que nous ayons de l’office divin du rit romain (et ce répertoire leur est certainement bien antérieur) : l’Antiphonaire de Compiègne (datant des environs de l’an 870) ou l’Antiphonaire de Hartker (le plus ancien manuscrit complet noté, écrit à Saint-Gall vers l’an 1000). C’est ce même répertoire que nous retrouvons dans le Bréviaire de saint Pie V, publié en 1568.

Si selon les lieux, l’usage existait au cours de l’année de dissocier le chant des matines de celui des laudes ou de les associer, l’office des Ténèbres a toujours été chanté en joignant matines à laudes, en un seul office. Cet office est censé durer toute la nuit, commençant le soir et s’achevant très tôt au petit matin. L’usage général était de le dire de ce fait la veille, un usage qui s’observe très communément dans les différents rits orientaux, où la vigile nocturne est chantée toute l’année en paroisse la veille au soir. Il s’agit là ni plus ni moins que l’antique conception du nycthémère[3] qui voulait que le jour liturgique commence la veille au soir, se conformant en cela à l’Ecriture : « Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour » (Genèse 1, 5). De la sorte, on chantait donc les Ténèbres du Jeudi Saint au soir du Mercredi Saint, celles du Vendredi Saint au soir du Jeudi Saint et celles du Samedi Saint au soir du Vendredi Saint.

Commencement de la première lamentation de François Couperin pour les Ténèbres du premier jour (celles du Jeudi Saint, chantées au soir du Mercredi Saint).L’office des Ténèbres comprend 3 nocturnes et les laudes, comme aux jours de fête. Chaque nocturne comporte 3 psaumes avec antiennes, un verset, 3 leçons suivies chacune par un répons. Au premier nocturne, les leçons de Ténèbres sont tirées des Lamentations du prophète Jérémie, sur une mélodie particulière justement célèbre. Les plus grands compositeurs de musique sacrée d’Occident ont rivalisé pour laisser de très nombreux chefs d’œuvres sur le texte admirable de ces 9 leçons de Jérémie, ainsi que les 27 répons et même certains des psaumes de l’office des Ténèbres (le premier psaume était ainsi chanté en musique à la Cour de Versailles[4], le dernier de chaque premier nocturne fut mis en musique par Marc-Antoine Charpentier pour la Sainte-Chapelle[5], nous reviendrons plus loin sur le chant du Miserere final) ainsi que le Benedictus final (il était le plus souvent chanté en musique à la Chapelle royale de Versailles[6]) : le prolixe répertoire musical qui a été composé au cours des siècles pour les 3 offices des Ténèbres est un vrai joyau de toute la culture européenne.

Les laudes suivent alors, avec des psaumes chantés sous 5 antiennes, un verset, et le cantique de Zacharie, le Benedictus, chanté avec son antienne.[7]

Graduel Christus factus est pro nobis - graduel allemand de 1420Puis le chœur chante l’une des pièces les plus fameuses du répertoire grégorien, le Christus factus est, qui est aussi le graduel de la messe du Jeudi Saint. Aux Ténèbres du Jeudi Saint, le Christus factus est est chanté jusqu’aux mots « usque ad mortem » ; à celles du Vendredi Saint, on le prolonge jusqu’aux paroles « mortem autem Crucis » et à celles du Samedi Saint il est enfin chanté en entier (le même Christus factus est est aussi récité recto-tono à la fin de toutes les autres heures du Triduum pascal, avec les mêmes dispositions)[8]. Cette progression journalière dans le chant du texte rend compte de la marche du Christ en sa passion vers sa mort et son exaltation. Ce chant s’élève majestueusement tandis que toute l’église est plongé dans l’obscurité.

Gregorio Allegri tenant en main la partition de son célèbre MiserereAprès ce chant, on récite en silence la Prière du Seigneur puis, toujours dans l’obscurité totale, on chante recto-tono le psaume 50 Miserere mei DeusMalgré la rubrique indiquant le recto-tono, ce psaume fut chanté à partir du XVIème siècle dans des polyphonies somptueuses à plusieurs chœurs. Il semblerait que ce soient les chantres de la Chapelle Sixtine à Rome qui lancèrent cette pratique du Miserere final en faux-bourdon, plus précisément aux Ténèbres du Mercredi Saint 1519, si l’on en croit une note de Paris de Grassis, maître des cérémonies du Pape Léon X. Parmi les Miserere en usage à la Chapelle Sixtine, le plus fameux est sans conteste celui composé par Gregorio Allegri, un Romain entré au collège des chantres papaux en 1629. Son Miserere fut donné aux trois Ténèbres papales, puis conjointement avec ceux composés par Alessandro Scarlatti ou par Felice Anerio, qui furent donnés le Jeudi Saint. Ces deux derniers furent éclipsés par le Miserere composé en 1714 par Tommaso Bai, un Bolonais devenu maître de chapelle de Saint-Pierre. Sous Pie VII, on adjoignit un troisième Miserere, composé par Baini, et depuis 1821, la tradition s’instaura de donner aux Ténèbres papales dans la Sixtine les Miserere de Baini, Bai & Allegri à la fin des Ténèbres des Jeudi, Vendredi & Samedi Saint.

La Chapelle Sixtine au VaticanEtant chantés dans l’obscurité, les Miserere de la Chapelle Sixtine devaient être su par cœur par les chanteurs. Aussi les partitions étaient inexistantes, ormis une copie manuscrite à l’attention du maître de chapelle. Reproduire la partition de celui d’Allegri, le plus célèbre, fut même puni d’excommunication ! Cette exécution par cœur permit sans doute aux chantres de la Chapelle Sixtine de développer avec aisance une tradition orale des abbellimenti particulièrement raffinée & fleurie. Ces ornementations de style oral étaient pratiquées couramment à Rome par ailleurs au moins dès l’époque baroque.

En France, à la chapelle royale de Versailles, on chantait aussi le Miserere en faux-bourdon à la fin des Ténèbres ; on sait qu’on y donna aussi le Miserere en musique du Vénitien Antonio Biffi[9]. Par ailleurs Michel-Richard de Lalande & Sébastien de Brossard laissèrent aussi des Miserere en faux-bourdon pour l’office des Ténèbres. Nous avons publié sur ce site celui écrit par Guillaume-Gabriel Nivers pour la Damoiselles de Saint-Cyr.

Après le Miserere l’oraison finale Respice est récitée recto-tono, en abaissant la voix d’une tierce à la fin. Cette oraison Respice, quæsumus, Domine, super hanc familiam tuam, est en fait l’Oratio super populum de la messe du Mercredi Saint (c’est une pratique ancienne de reprendre l’oraison sur le peuple qui conclut les messes de Carême à l’office de vêpres qui les suivent). Du reste, l’oraison Respice est la seule dite à tous les offices du Triduum, depuis vêpres du Mercredi Saint à none du Samedi Saint, elle contribue à l’unité & à l’identité liturgique forte de ces trois jours. En voici son texte & sa traduction :

Réspice, quæsumus Dómine, super hanc famíliam tuam, pro qua Dóminus noster Jesus Christus non dubitávit mánibus tradi nocéntium, et crucis subíre torméntum.

Nous vous prions, Seigneur, de regarder en pitié votre famille, pour laquelle notre Seigneur Jésus-Christ n’a point refusé de se livrer entre les mains des méchants, & de souffrir le supplice de la croix.

Pendant tout le Triduum, la conclusion de cette oraison est dite en silence par le célébrant, de ce fait elle n’est pas suivie d’un Amen des fidèles. Aux Ténèbres, après l’oraison Respice, après une brève pause, tous font du bruit en frappant sa stalle ou son livre, afin de représenter le tremblement de terre et la confusion de la Création devant la mort de son Créateur. Le tremblement s’étant arrêté, le 15ème chandelier, qui symbolise le Christ lumière du Monde, dont la splendeur de la gloire qui sans s’éteindre fut éclipsée dans sa passion et sa mort, est enfin ramené de derrière l’autel et replacé en haut du chandelier, image de la lumineuse victoire de notre Sauveur sur les ténèbres de la mort par sa résurrection.[10]

Synopsis de la cérémonie dans la réforme de 1955

La réforme de 1955 n’a guère touché au texte des Ténèbres. On notera la suppression de la récitation mentale du Pater, de l’Ave et du Credo au début de l’office (cette récitation mentale introduit un moment de concentration & de recueillement avant le chant de l’office). L’oraison Respice est remplacée le samedi par une autre oraison, Concede, rompant l’unité liturgique des trois jours du Triduum que nous avons évoquée.

La rubrique de l’Officium Hebdomadæ Sanctæ de 1955 prohibe la coutume pourtant pluri-séculaire (et universelle puisque couramment pratiquée dans les rits orientaux, et logique dans la conception judéo-chrétienne du jour qui va du soir au soir) d’anticiper les offices de la nuit au soir du jour précédant : les offices de Ténèbres devront désormais être célébrés le matin. Une exception dans cette interdiction est toutefois ménagée pour les Ténèbres du Jeudi Saint dans les églises qui célèbrent la messe chrismale le matin de ce jour.

Nous reparlerons dans un prochain article de la problématique générale des horaires des offices dans la réforme de 1955. Bornons-nous d’enregistrer la perte du sens traditionnel du jour chrétien au profit d’une conception calendaire moderne. Surtout, la célébration de ces longs offices le matin va avoir deux effets négatifs : d’une part leur désaffection générale dans les paroisses par les fidèles (et en premier lieu par les chanteurs, empêchés de chanter ces offices en raison de leurs occupations professionnelles) mais surtout la fin de tout le très beau symbolisme des Ténèbres elles-mêmes : l’extinction des lumières que nous avons décrite représente la passion, la mort et la résurrection du Christ : quel intérêt symbolique en effet d’éteindre progressivement les cierges quand l’église est inondée par la lueur du jour ?

La fin de la cérémonie a été modifiée : le psaume Miserere final, qui était chanté dans l’obscurité totale, ce qui n’était pas sans produire un effet certain dans le cœur des fidèles, est supprimé (il l’est aussi à toutes les petites heures du Triduum).

Mgr Gromier regrette cette suppression :

Ce psaume pouvait rester après laudes ou vêpres seulement ou même au chœur seulement, ou même facultatif seulement. Les pastoraux auraient lus avec profit ce que le cardinal Wisemann, premier archevêque de Westminster, écrivit sur le chant de ce psaume à l’office des ténèbres dans la chapelle papale.[11]

Il n’est plus fait mention dans les rubriques de 1955 du bruit symbolisant le tremblement de terre à la mort du Christ qui se faisait à la fin de l’office. En 1956, une réponse de la Sacré Congrégation des Rites indiqua que, puisque la rubrique était devenue muette sur la question, il fallait tenir le tremblement comme supprimé. Dans l’édition de 1961 du Bréviaire, la dernière avant les réformes post-conciliaires, non seulement le tremblement n’est plus mentionné, mais de plus il n’est plus fait mention que l’on cache le 15ème cierge derrière l’autel : rappelons que ce beau geste symbolisait parfaitement la kénose du Christ, sa mise en Croix (lorsqu’on pose le cierge sur l’autel pendant la reprise de l’antienne du Benedictus), son ensevelissement au tombeau (dont l’autel est une figure) puis sa résurrection le 3ème jour lorsque le cierge est sorti de derrière l’autel et replacé au sommet du chandelier à 15 branches.

La réforme de la Semaine Sainte sous Pie XII n’a pas profondément bouleversé les textes liturgiques des matines et laudes des Ténèbres. Néanmoins, les modifications de détails qui y ont été apportées ont pourtant suffit à détruire le symbolisme bouleversant de ces offices. Ces modifications vont contribuer à la décadence générale de cet office vénérable, quasiment oublié désormais dans les paroisses. Cette désaffection a entraîné l’oubli de pans entiers de la culture occidentale, par la perte du riche patrimoine musical associé au chant des Ténèbres : leçons, répons & Miserere sont devenues désormais au mieux de simples œuvres de concert.

*
Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

***********************
Notes

Notes :    (↵ reviens au texte)
  1. Une tradition – plutôt romaine & plutôt récente – veut que le 15ème cierge, qui représente le Christ, soit de cire blanche. En France, cet usage est inconnu, et l’on conserve l’usage plus ancien des 15 cierges de cire jaune.
  2. L’explication allégorique des 12 Apôtres et des deux Marie est postérieure. A vrai dire, il y a 15 cierges parce qu’il y a 15 antiennes. Au Moyen-Age a coexisté une tradition d’un chandelier de Ténèbres à 13 cierges, mais cette tradition est manifestement une réinterprétation afin de coller plus symboliquement au Christ et à ses 12 Apôtres ; elle complique les moments auxquels chacun des cierges doit être éteint. La tradition du chandelier à 13 cierges fut en usage à Paris comme l’atteste le cérémonial parisien de Martin Sonnet de 1662 : De Matutinis Tenebrarum, Feria quarta, quinta & sexta maioris Hebdomadæ, chapitre XI, § 2, page 337. Le cérémonial parisien du cardinal de Noailles de 1703 décrit lui des Ténèbres avec un chandelier à 15 branches : De officio Tenebrarum tridui ante Pascha, chapitre VIII, § 1, p. 152.
  3. Nycthémère : mot formé de la composition des mots grecs νύξ, νυκτός (nýx, nyktós), « nuit », & ἡμέρα (hêméra), « jour ». Il désigne une période de vingt-quatre heures correspondant à la succession d’une nuit et d’un jour Il s’agit bien là de la conception antique et liturgique du jour chrétien, héritée des Hébreux.
  4. Le journal de Dangeau (I, p. 157) l’atteste : « Jeudi Saint 19 [avril 1685], à Versailles : […] à Ténèbre, le roi entendit pour la première fois le Quare fremuerunt de Lully, qui fut fort loué. » Le Quare fremuerunt, psaume 2, est le premier psaume des Ténèbres du Vendredi Saint, chantées donc au soir du Jeudi Saint.
  5. Il s’agit des compositions suivantes de Marc-Antoine Charpentier :
    • Psalmus David 70us/ 3e psaume du 1er nocturne du Mercredi saint « In te Domine speravi » H.228 pour 5 vx, ch. à 5, cordes (4), bc, XII (1699)
    • Psalmus David 26us/ 3e psaume du 1er nocturne du Jeudi saint « Dominus illuminatio mea » H.229 pour 5 vx, ch. à 5, cordes (4), bc, XII (1699)
    • Psalmus David 15us/ 3e psaume du 1er nocturne du Vendredi saint « Conserva me Domine » H.230 pour 4 vx, ch. à 5, cordes (4), bc, XII (1699)

    Ces trois compositions admirables furent parmi les dernières œuvres laissées par Charpentier, parvenu au sommet de son art.

  6. Cf. Alexandre Maral, La Chapelle royale de Versailles sous Louis XIV. Cérémonial, liturgie et musique. Mardaga, 2010, p. 165.
  7. La réforme du Bréviaire opérée par saint Pie X a modifié les laudes de toute l’année ; la structure traditionnelle antique de cet office – héritée de la synagogue – faisait que tous les jours de l’année se chantaient les psaumes du matin (psaumes 62 et 66 sous une même antienne) et les psaumes des laudes (psaumes 148-149-150 sous une même antienne). Par volonté d’éviter la répétition, le Bréviaire moderne a déstructuré cette répartition, traditionnelle pourtant dans tous les rits orientaux & occidentaux anciens.
  8. Le chant du graduel Christus factus est a pris la place, lors des simplifications de l’office romain opérées durant l’exil de la papauté en Avignon, d’une litanie très curieuse et très ancienne – elle est attestée dans l’Antiphonaire de Compiègne -, dans laquelle on chantait, entre plusieurs versets, le même texte Christus factus est sur une autre mélodie. Cette antique litanie avait été conservée par la plupart des rits diocésains français, en particulier celui de Paris.
  9. Alexandre Maral, op. cit., p. 165.
  10. Dom Géranger :

    Nous sommes dans les jours où la gloire du Fils de Dieu est éclipsée sous les ignominies de sa Passion. Il était « la lumière du monde », puissant en œuvres et en paroles, accueilli naguère par les acclamations de tout un peuple ; maintenant le voilà déchu de toutes ses grandeurs, « l’homme de douleurs, un lépreux », dit Isaïe ; « un ver de terre, et non un homme », dit le Roi-Prophète ; « un sujet de scandale pour ses disciples », dit-il lui-même. Chacun s’éloigne de lui : Pierre même nie l’avoir connu. Cet abandon, cette défection presque générale sont figurés par l’extinction successive des cierges sur le chandelier triangulaire, même jusque sur l’autel. Cependant la lumière méconnue de notre Christ n’est pas éteinte, quoiqu’elle ne lance plus ses feux, et que les ombres se soient épaissies autour d’elle. On pose un moment le cierge mystérieux sur l’autel. Il est là comme le Rédempteur sur le Calvaire, où il souffre et meurt. Pour exprimer la sépulture de Jésus, on cache le cierge derrière l’autel ; sa lumière ne parait plus. Alors un bruit confus se fait entendre dans le sanctuaire, que l’absence de ce dernier flambeau a plongé dans l’obscurité. Ce bruit, joint aux ténèbres, exprime les convulsions de la nature, au moment où le Sauveur ayant expiré sur la croix, la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres furent ouverts. Mais tout à coup le cierge reparaît sans avoir rien perdu de sa lumière ; le bruit cesse, et chacun rend hommage au vainqueur de la mort.

  11. On peut lire les impressions du cardinal Wiseman en ligne : Four lectures on the offices and ceremonies of Holy Week as performed in the Papal chapels. Delivered in Rome, in the Lent of MDCCCXXXVII. Londres, 1839. 214 pages. La description du chant du Miserere final occupe à lui seul les pages 85 à 90 :

    I hardly think that once or twice hearing the Misereres of Allegri and Bai can impress the feelings which I have feebly endeavoured to describe. Perhaps, however, what I have said, may prepare yours minds for them, and induce you to assist at it.

Publié dans Etudes liturgiques, Rit romain | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , | 9 commentaires

Amédée Gastoué / Henri Adam de Villiers – Au sang qu’un Dieu va répandre

Texte de François de Salignac de La Mothe-Fénelon (1651 † 1715), archevêque de Cambrai, de l’Académie française.
Mélodie d’Amédée Gastoué (1873 † 1943), maître de chapelle de Saint-Jean-Baptiste de Belleville, commandeur de l’Ordre de saint Grégoire le Grand.
Harmonisation d’Henri Adam de Villiers
.
Au sang qu’un Dieu va répandre.
4 voix (SATB).
2 pages – Mi mineur.

Sur ce texte fameux de Fénelon fut adaptée à la fin du XVIIIème siècle – vraisemblablement par les Sulpiciens – une mélodie bien profane alors très à la mode (« Que ne suis-je la fougère / Où sur la fin du jour, / Se repose ma bergère, / Sous la garde de l’amour ? »), mélodie elle-même tirée d’un opéra de Pergolèse ; cette même mélodie fut du reste réutilisée au XXème siècle pour le générique de l’émission « Bonne nuit les petits » !

Dans son opuscule « Le Chant populaire à l’Eglise et dans les Confréries et Patronages », le génial musicologue que fut Amédée Gastoué préféra revêtir le cantique de Fénelon d’une mélodie nouvelle, plus dans l’esprit du chant ecclésiastique traditionnel. C’est cette heureuse mélodie que j’ai harmonisée et que nous chantons tous les ans à Saint-Eugène pour le temps de la Passion.

Voici le texte du fameux cantique de Fénelon :

1. Au sang qu’un Dieu va répandre,
Ah ! mêlez du moins vos pleurs,
Chrétiens qui venez entendre
Le récit de ses douleurs
Puisque c’est pour vos offenses
Que ce Dieu souffre aujourd’hui,
Animés par ses souffrances,
Vivez & mourez pour lui.
2. Dans un jardin solitaire
Il sent de rudes combats;
Il prie, il craint, il espère,
Son cœur veut et ne veux pas.
Tantôt la crainte est plus forte,
Et tantôt l’amour plus fort :
Mais enfin l’amour l’emporte
Et lui fait choisir la mort.
3. Judas, que la fureur guide,
L’aborde d’un air soumis;
Il l’embrasse… et ce perfide
Le livre à ses ennemis !
Judas, un pécheur t’imite
Quand il feint de L’apaiser;
Souvent sa bouche hypocrite
Le trahit par un baiser.
4. On l’abandonne à la rage
De cent tigres inhumains;
Sur son aimable visage
Les soldats portent leurs mains
Vous deviez, Anges fidèles,
Témoins de leurs attentats,
Ou le mettre sous vos ailes,
Ou frapper tous ces ingrats.
5. Ils le traînent au grand-prêtre,
Qui seconde leur fureur,
Et ne veut le reconnaître
Que pour un blasphémateur.
Quand il jugera la terre
Ce sauveur aura son tour:
Aux éclats de son tonnerre
Tu le connaîtras un jour.
6. Tandis qu’il se sacrifie,
Tout conspire à l’outrager:
Pierre lui-même l’oublie,
Et le traite d’étranger.
Mais Jésus perce son âme
D’un regard tendre et vainqueur,
Et met d’un seul trait de flamme
Le repentir dans son cœur.
7. Chez Pilate on le compare
Au dernier des scélérats ;
Qu’entends-je ! ô peuple barbare,
Tes cris sont pour Barabbas !
Quelle indigne préférence !
Le juste est abandonné ;
On condamne l’innocence,
Et le crime est pardonné.
8. On le dépouille, on l’attache,
Chacun arme son courroux:
Je vois cet Agneau sans tache
Tombant presque sous les coups.
C’est à nous d’être victimes,
Arrêtez, cruels bourreaux !
C’est pour effacer vos crimes
Que son sang coule à grands flots.
9. Une couronne cruelle
Perce son auguste front:
A ce chef, à ce modèle,
Mondains, vous faites affront.
Il languit dans les supplices,
C’est un homme de douleurs:
Vous vivez dans les délices,
Vous vous couronnez de fleurs.
10. Il marche, il monte au Calvaire
Chargé d’un infâme bois:
De là, comme d’une chaire,
Il fait entendre sa voix :
« Ciel, dérobe à la vengeance
Ceux qui m’osent outrager ! »
C’est ainsi, quand on l’offense,
Qu’un chrétien doit se venger.
11. Une troupe mutinée
L’insulte et crie à l’envi :
S’il changeait sa destinée,
Oui, nous croirions tous en lui !
Il peut la changer sans peine
Malgré vos nœuds et vos clous :
Mais le nœud qui seul l’enchaîne,
C’est l’amour qu’il a pour nous.
12. Ah! de ce lit de souffrance,
Seigneur, ne descendez pas:
Suspendez votre puissance,
Restez-y jusqu’au trépas.
Mais tenez votre promesse,
Attirez-nous près de vous ;
Pour prix de votre tendresse,
Puissions-nous y mourir tous !
13. Il expire, et la nature
Dans lui pleure son auteur :
Il n’est point de créature
Qui ne marque sa douleur.
Un spectacle si terrible
Ne pourra-t-il me toucher ?
Et serai-je moins sensible
Que n’est le plus dur rocher ?

Les premières mesures de cette partition :

Téléchargez la partition en la payant avec un « Like » sur les réseaux sociaux, en cliquant sur l’un des 4 boutons ci-dessous. Le lien vers la partition apparaîtra ensuite.

Gastoué / Villiers - Au sang qu'un Dieu va répandre
Publié dans Partitions | Marqué avec , , , | 10 commentaires

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 2ème partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & Mercredi Saint

Articles précédents :

Lors des réformes de 1955, les trois premiers jours de la Semaine Sainte après les Rameaux paraissent à première vue avoir subi moins de modifications que les autres jours. Pourtant, si l’on examine le détail des modifications mineures qui y ont été apportées, on s’aperçoit que ce fut l’occasion pour la Commission pour la Réforme liturgique d’y tester plusieurs innovations, qui souvent ont été étendues par la suite au restant de l’année liturgique. Comme nous l’avons vu pour les Rameaux, ces réformes induisent de fait des complications étranges pour les officiants, puisque on se met à déroger pendant la Semaine Sainte à ce qui se fait d’ordinaire le restant de l’année.

Des modifications en apparence mineures qui pourtant testent des innovations pour des réformes ultérieures

Comme nous l’avons déjà noté pour les Rameaux, et pour toute la Semaine Sainte, les chasubles pliées que portent le diacre et le sous-diacre – et qui marquent dans le rit Romain la pénitence – sont supprimées et remplacées par la dalmatique & la tunique – qui en liturgie romaine sont des signes de joie -, alors même que les chasubles pliées restaient en usage pour l’Avent et le Carême.

Depuis le haut Moyen-Age une tradition voulait qu’on chante les oraisons d’une messe toujours en nombre impair et jamais en nombre pair (on pouvait donc au Moyen-Age avoir soit une collecte, soit 3, soit même 5, voire 7). Quelque chose de cette tradition est restée dans les livres de saint Pie V, où l’on ajoute à presque toutes les messes, à l’oraison du jour, deux oraisons votives dont le thème varie d’une saison liturgique à l’autre. L’un de ces oraisons votives se voyait remplacée, si besoin, par celle d’une fête occurrente dont on doit faire la commémoraison, mais le nombre des oraisons restait ternaire. Dans le missel avant 1955, on récite lors des trois premiers jours de la Semaine Sainte les oraisons contre les persécuteurs de l’Eglise et pour le pape. Les réformes de 1955 les suppriment, préludant leur suppression générale ultérieure. Le restant de l’année, ces oraisons votives continuaient d’exister.

Laissons sur ce point la parole à Don Stefano Carusi, ibp, dont la remarquable étude sur la Semaine Sainte vient d’être traduite en français :

« On assiste ici à l’élimination de toutes les allusions à l’existence d’ennemis de l’Eglise. C’est la mentalité des réformateurs, qui veulent occulter par des euphémismes ou par la simple élimination de passages entiers la réalité de la persécution de l’Eglise de la part des forces terrestres et infernales qui luttent contre le Corps Mystique du Christ, aussi bien par la violence que par l’insinuation des hérésies (comme on le lisait dans l’oraison supprimée ici). La même attitude iréniste se retrouvera le Vendredi Saint, attitude candidement avouée par le P. Carlo Braga. Dans le même contexte, on déclarera interdite l’oraison pour le Pape, pratique qui inaugure la réduction systématique de la présence du nom du Pontife Romain dans la liturgie. »

Dans le rit traditionnel, le célébrant d’une messe solennelle lit à voix basse à l’autel toutes les parties de la messe qui sont chantées par le diacre, le sous-diacre ou le lecteur. Dans la réforme de 1955, ce système, appelé communément « doublage », est abrogé. Bien que le « doublage » des lectures a été ultérieurement supprimé, cette réforme fut initialement appliquée à la seule Semaine Sainte, tandis que les lectures continuaient à être doublées le restant de l’année. Sans entrer dans des considérations historiques sur la justification du doublage, bornons-nous à indiquer qu’une pratique similaire fut connue par Notre Seigneur : le culte synagogal connaissait un système complexe d’une lecture en hébreu traduite à la volée à voix basse puis proclamée en araméen, seule langue entendue par le peuple.

Avant les réformes de 1955, à la fin de l’Offertoire, le célébrant d’une messe solennelle ou d’une messe chantée ne dit à haute voix que les deux premiers mots de l’Orate fratres tourné vers les fidèles, et le reste en silence tandis qu’il se tourne vers l’Orient liturgique, vers le Seigneur. Dans la réforme de 1955, il doit désormais dire tout l’Orate fratres à voix haute (« Clara et elevata voce »). Comme pour le point précédent, une distorsion est ainsi introduite avec la pratique usuelle le restant de l’année, notons que le code de rubrique de 1960 n’a pas modifié ce point par la suite, laissant en l’état la curieuse divergence des pratiques.

Pour être exhaustif, indiquons aussi que les Lundi, Mardi & Mercredi de la Semaine Sainte, dans le Missel de Saint-Pie V, pouvaient connaître la célébration ou la commémoraison de fête de saints (commémoraison également possible à l’office mais pas à la messe des Rameaux). Les réformes de 1955 excluent systématiquement toute commémoraison des saints.

Les passions des Mardi & Mercredi Saint

Chant de la passion par trois diacres sur un ambon antique orienté au Nord
 

Le Mardi Saint est lue la passion selon saint Marc, et celle selon saint Luc le Mercredi Saint.

Nous avons décrit précédemment au cours de l’article consacré au dimanche des Rameaux la manière dont le rit Romain traditionnel faisait lire face au Nord liturgique la passion de saint Matthieu par trois diacres, passion suivie du chant de l’évangile par le diacre de la messe. Nous avons montré combien ce rit vénérable a été profondément bouleversé par les réformes de 1955, sans qu’une logique claire ne se dégage des changements opérés. Le rite traditionnel du chant de la passion était bien sûr identique les Mardi & Mercredi Saint. Les mêmes modifications faites pour les Rameaux sont réitérées en 1955 pour ces deux jours.

Nous avons noté combien était étrange le raccourcissement de la passion de saint Matthieu au dimanche des Rameaux, supprimant plusieurs passages importants, au premier titre celui du récit de l’institution de l’Eucharistie.

On observe curieusement le même phénomène inexplicable pour le Mardi & le Mercredi : on supprime en effet les 31 premiers versets de la passion selon saint Marc et les 38 premiers versets de celle selon saint Luc. Ces suppressions sont déconcertantes car elles frappent à chaque fois le récit de l’institution de l’Eucharistie, qui dès lors n’est plus entendu à aucun évangile de l’année liturgique. Certains avaient bien avancé comme argument le besoin de raccourcir la durée de la cérémonie le jour des Rameaux (où pourtant on ajoute plus de pièces à la procession), mais le même argument ne peut être reçu les Mardi & Mercredi Saint.

Selon Don Stefano Carusi, « l’examen des archives révèle que la Commission avait décidé de ne rien modifier en ce qui concerne la lecture de la Passion, à cause de son institution très antique ». Cette suppression systématique, qu’on retrouvera pour la passion selon saint Jean le Vendredi Saint, dès lors ne laisse pas de surprendre le fidèle. Nul ne sait qui l’a décidée exactement au sein de la Commission, aucun détail n’existe sur les motivations de cette suppression ni sur le moment précis de sa décision.

Face à une telle coupure réalisée systématiquement, on est en droit de s’interroger sur les réelles intentions des réformateurs. A titre personnel, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un hasard ou d’un manque de réflexion de la part d’une commission par ailleurs souvent brouillonne dans la rédaction des nouvelles rubriques. N’y avait pas plutôt dès cette époque la volonté de supprimer le sublime lien organique que la liturgie traditionnelle depuis toujours soulignait entre le sacrifice de l’Eucharistie et le sacrifice de la Croix, lien qui, on le sait, n’est guère en faveur dans la théologie protestante ?

*

Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

Publié dans Etudes liturgiques | Marqué avec | 11 commentaires

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 1ère partie – Le dimanche des Rameaux

Article précédent : Présentation générale de la Semaine Sainte de 1955.

Première partie – La bénédictions des rameaux

Synopsis de la cérémonie dans le missel de saint Pie V

Dans l’édition d’avant 1955 du Missel Romain, la bénédiction des rameaux se déroule dans un rite très particulier, parallèle au rite même de la messe, dans lequel la bénédiction des rameaux tient la place du canon et de la consécration. Les palmes sont posées sur l’autel majeur, les ornements sont violets, le prêtre est en chape, le diacres et le sous-diacres usent non pas de dalmatique & tunique, mais – comme pendant tout le Carême – de chasubles pliées & de l’étole large.

Distribution pontificale des palmes. Notez les chasubles pliées du diacre & du sous-diacre.

La cérémonie s’ouvre par une antienne qui tient lieu d’introït (Hosanna filio David), le célébrant chante une oraison qui tient lieu de collecte, puis vient une lecture du livre de l’Exode qui tient lieu d’épître, suivi du chant d’un répons qui tient lieu de graduel (le chœur peut chanter au choix soit le répons Collegerunt Pontifices & Pharisæi, soit le répons In monte Oliveti. Puis vient l’évangile des rameaux (Matthieu au chapitre 21). Une oraison qui tient lieu d’offertoire ou de secrète, la conclusion de cette oraison s’enchaîne avec une préface à la fin de laquelle est chanté le Sanctus. Suit alors une sorte de « canon » composé de 5 prières. A leur suite, le célébrant asperge 3 fois les palmes sur l’autel et les encense 3 fois (suivant l’ordre habituel qu’on retrouve dans d’autres cérémonies : imposition de l’encens – aspersion – encensement, en récitant l’Asperges me jusqu’au psaume exclusivement). Le célébrant chante ensuite une 6ème oraison puis distribue les rameaux au clergé présent puis au peuple, tandis que le chœur chante les 2 antiennes Pueri Hebræorum (qui correspondent à une antienne de communion), les répétant tant que la distribution des rameaux n’est pas terminée. Une fois la distribution achevée, le célébrant chante une 7ème oraison, qui correspond à une postcommunion. Le diacre donne l’ordre de démarrer la procession par le Procedamus in pace. Tout ce rite de bénédiction, on la vu, établi une analogie porteuse de sens entre la bénédiction des rameaux et la consécration des saintes espèces : plus qu’une simple bénédiction d’un objet, les palmes reçoivent une véritable consécration par cette cérémonie effectuée sur le maître-autel, au cours d’un « canon consécratoire » de 7 oraisons avec préface. Notons qu’on retrouve aussi dans le rit romain traditionnel des préfaces consécratoires pour les principales bénédictions réellement importantes : saint chrême, cierge pascal, eau baptismale, ordination sacerdotale, eau bénie à la vigile de l’Epiphanie, et bien sûr consécration des saintes espèces à la messe. Le chant de la préface est la manière qu’utilise le rit romain depuis la plus haute antiquité pour rendre grâce au Père par le Fils d’une façon particulièrement solennelle.

Les liturgistes du XXème siècle ont souvent assimilé un peu rapidement cette bénédiction des rameaux au concept médiéval de Missa sicca, de « messe sèche », catégorie mentale pratique et utile peut-être pour comprendre la cérémonie, mais quelque peu abusive à mon avis : la messe sèche désignait précisément le texte complet d’une messe du missel dite à but votif de façon privée dans laquelle il n’y avait pas de consécration ni d’offertoire.

Le dimanche des Rameaux à la cathédrale de Westminster (Londres) circa 1914-1919 avec S.E. le cardinal Bourne. Notez la croix de procession voilée, les chasubles pliées du sous-diacre crucifère, ainsi que du diacre & du sous-diacre.

La même cérémonie à Westminster en 1942.

Idéalement les palmes sont bénites dans une première église et la procession va ensuite d’une église à une autre. Comme à toutes les processions, le sous-diacre ouvre la procession en portant la croix, qui est recouverte d’un voile violet comme toutes les croix depuis les premières vêpres du dimanche de la Passion. On accroche un rameau bénit à cette croix voilée. Suit le clergé, puis le célébrant accompagné du diacre & du cérémoniaire. Le chant de 6 antiennes accompagne la procession. Arrivée devant les portes fermées de l’église, un dialogue s’engage entre deux chantres (entrés au préalable dans l’église et se tenant derrière les portes fermées) et la procession restée à l’extérieur : les chantres chantent le refrain du Gloria, laus & honor (l’hymne célèbre de saint Théodulfe d’Orléans (†821)), qui est répété par tous à l’extérieur. Les chantres chantent les 5 versets de l’hymne, le refrain étant repris par la procession dehors. Une fois l’hymne achevée, le sous-diacre frappe avec la hampe de la croix la porte de l’église, qui s’ouvre laissant passer la procession, pendant que l’on chante un répons, Ingrediente Domino in sanctam civitatem (ordonnance ancienne qu’on retrouve également à la procession de la Chandeleur). Arrivé au sanctuaire, le célébrant fait l’aspersion dominicale du peuple comme à l’ordinaire puis, comme à l’ordinaire toujours, retire sa chape violette pour prendre la chasuble de la même couleur & la messe commence. Toute la cérémonie étant en violet, le changement de vêtement ne présente pas de difficultés (ainsi, les ornements de l’autel n’ont pas à être changés).

Procession des Rameaux dans Londres, à la cathédrale de Westminster, avant 1955.

Synopsis de la cérémonie dans la réforme de 1955

La réforme de 1955 abolit la structure très ancienne de la consécration des palmes au cours de cette cérémonie imitant l’ordo missæ, tout en introduisant des changements qui n’ont pas forcément simplifié la cérémonie, certains étant en contradiction avec la pratique liturgique habituelle du rit romain.

La couleur des ornements de la cérémonie de la bénédiction & de la procession des Rameaux est changée : les ornements cessent d’être violets pour devenir rouges. Pourquoi ce changement ? Dans l’esprit de la Commission pour la Réforme liturgique, la procession des Rameaux devient une procession en l’honneur du Christ-Roi : ainsi, l’hymne Gloria, laus & honor reçoit-il le titre Hymnus ad Christum Regem. Une rubrique a été ajoutée à la procession pour indiquer qu’on peut y chanter le cantique (moderne) Christus vincit (qui n’avait jamais été utilisé pour ce rite) ou tout autre hymne en l’honneur du Christ-Roi. On lit dans les archives de la commission qu’on voulait employer le rouge parce que cette couleur aurait été employée au Moyen-Age pour cette cérémonie, qu’elle permettra de distinguer la procession du reste de la liturgie de ce dimanche comme de quelque chose sui generis, et que le rouge marque mieux le caractère royal qu’on veut lui conférer car il rappelle la pourpre royale.

Les motifs évoqués pour ce changement de couleur appellent plusieurs remarques. Tout d’abord, la justification par l’histoire pour appuyer le changement de couleur s’est faite sur une idée avancée par un professeur de Théologie pastorale d’un séminaire suisse, sans qu’aucune étude n’ait été en réalité menée sur le sujet. Et pour cause, le rit romain n’a jamais employé le rouge à cette procession. Les couleurs qu’on trouve en usage au Moyen-Age et qu’on peut observer ensuite dans la variété des usages diocésains sont le violet, ou sa variante le bleu (dans beaucoup de diocèses français, le bleu était une couleur de substitution au violet), ou encore, comme à Paris, le noir (le rit parisien autorisait aussi l’emploi du marron avec orfrois rouges pour symboliser le sang versé sur le bois de la croix). Mais jamais on ne trouve une couleur différente pour la procession & la messe qui suit. Le rit ambrosien emploie bien le rouge, mais pour la messe également et lui attribue la symbolique évidente du sang versé dans la Passion, et non un quelconque statut royal.

Distribution des rameaux par un évêque. Tableau de Michel Corneille l’Ancien conservé au Musées des Beaux Arts de Nantes et magnifique témoin des coutumes françaises au XVIIème siècle. Notez le bleu utilisé comme couleur de substitution au violet, la croix voilée, la mitre de pénitence blanche du pontife.

La Commission choisit le rouge pour la procession afin de symboliser le pouvoir royal. Pourtant, le rouge dans le rit romain est le signe de tout autre chose : c’est la couleur du sang versé des martyrs et celle du feu de l’Esprit-Saint, mais jamais du celle du triomphe et de la gloire (qui est le blanc ou le doré).

Il est assez piquant de faire remarquer que la pourpre impériale – couleur royale par excellence – tirait davantage sur le violet que sur le rouge (ce qui est très clair en héraldique européenne) & que bon nombre d’ornements violets en paroisse présentaient justement une nuance purpurine.

La Commission parait avoir appuyé son innovation pour l’emploi de deux couleurs sur la procession de la Chandeleur, qui, dans le rit romain traditionnel, se déroulait en violet alors que la messe qui suivait était en blanc. Notons cependant que la même Commission supprimera plus tard la distinction des couleurs à la Chandeleur et imposera le blanc pour toute cette cérémonie dans le Code des rubriques de 1960. On a beaucoup écrit sur la distinction des couleurs à la Chandeleur, l’hypothèse la plus intéressante montre qu’en fait dans les liturgies médiévales, on ne sort jamais en plein air à l’extérieur de l’église avec des vêtements clairs mais avec des vêtements sombres, pour une simple question de bon sens pratique… Signalons au passage que dans le rit byzantin, la seule distinction dans les couleurs liturgiques se fait entre couleurs claires & couleurs sombres, les unes exprimant la joie, les autres la pénitence. Dans ce rit, le rouge est une couleur claire de fête, le bleu ou le violet sont des couleurs sombres des jours de pénitence, conception qui se retrouvait au Moyen-Age en Occident.

Notons que le chœur où se déroule la bénédiction des rameaux présente, du fait de l’innovation introduite, une curieuse bigarrure de couleurs liturgiques inconnue antérieurement : le célébrant et ses ministres sont en rouge ; si on emploie un pupitre pour la bénédiction des rameaux, il reçoit un voile rouge ; cependant, la croix de l’autel sera voilée de violet, mais l’antependium de l’autel est rouge pour la bénédiction et devra être changé en violet au début de la messe ; le conopée du tabernacle doit être rouge pour la bénédiction et violet pour la messe ; dès la bénédiction des rameaux, la crédence de la messe est déjà préparée et donc un voile huméral violet la recouvre…

Le diacre & le sous-diacre doivent désormais porter des dalmatique & tunique rouges là où jadis ils portaient les chasubles pliées violettes. Il est donc devenu nécessaire désormais aux trois ministres de se changer entre la fin de la procession & le début de la messe (changement qui ralentit forcément la cérémonie). De même que les croix voilées, les chasubles pliées étaient pourtant un signe d’une très haute antiquité qu’employait le rit romain pour signifier la tristesse & le deuil qui accompagnaient aussi cette procession qui commémore le Sauveur marchant vers sa Passion et vers sa mort.

Si l’antienne d’ouverture Hosanna filio David est maintenue à sa place, la lecture du livre de l’Exode est supprimée. Pourtant, cette première lecture était importante pour une compréhension de l’ensemble de la Semaine Sainte en laquelle se rejoue le mystère de notre Rédemption, Rédemption qui avait été autrefois figuré par la délivrance du peuple Hébreu d’Egypte : Vespere scietis quod Dominus eduxerit vos de terra Ægypti : & mane videbitis gloriam Domini. Cette lecture tirée des chapitres 15 et 16 de l’Exode, montre le peuple Hébreu au désert se rebellant contre Moïse & Aaron car ils avaient faim, et l’intervention de Dieu disant qu’il allait faire tomber la manne du ciel pour les nourrir : Ecce ego pluam vobis panes de cœlo, qui a été toujours interprété par la tradition patristique comme une allusion prophétique à l’institution de l’eucharistie le Jeudi Saint. Enfin un autre parallélisme pouvait se lire dans ce texte entre d’une part le peuple qui se rebelle après sa sortie triomphale d’Egypte, et, d’autre part la foule qui réclame la crucifixion du Christ alors qu’elle avait acclamé triomphalement son entrée en Jérusalem quelques jours plus tôt.

Le répons qui tenait lieu de graduel est supprimé. Les deux textes proposés antérieurement au choix du chœur – Collegerunt Pontifices & Pharisæi ou In monte Oliveti, de vraies merveilles par ailleurs sur le plan musical – annonçaient clairement la passion du Christ. Or la volonté manifeste de la Commission pour la Réforme liturgique ici – comme dans la suppression de la prophétie de l’Exode – semble d’avoir été de bannir tout élément non triomphaliste de la cérémonie des rameaux et déconnecter la procession de la messe qui suit.

La réforme de 1955 exige explicitement que les palmes soient bénites non plus à l’autel majeur mais sur une petite table apportée au milieu du chœur & que la bénédiction soit faite face au peuple afin que celui-ci puisse la voir. Le célébrant et ses ministres doivent donc entrer au chœur, faire la génuflexion habituelle à l’autel & à la croix, se retourner et leur faire dos. C’est la première fois dans l’histoire du rit romain qu’est effectué ce changement de focalisation : ce n’est plus l’autel et la croix qui concentrent l’attention, l’impératif se déplace vers le peuple qui doit voir. Outre que dans beaucoup d’églises où le Très-Saint Sacrement est conservé à l’autel majeur, les ministres sacrés doivent lui tourner le dos pour la durée de toute une cérémonie, le fait de placer cette table au milieu du chœur impose de plus quelques contraintes logistiques : une fois les rameaux distribués, il faudra bien la retirer au cours de la cérémonie (mais les rubriques ne le précisent pas). Retenons qu’au nom de la participation des fidèles a été alors introduit un concept totalement nouveau dans l’utilisation de l’espace liturgique, puisque la prière cessait d’être orientée vers Dieu, mais s’orientait vers les fidèles.

Sur le total des 9 oraisons & la préface de l’ancienne liturgie, la liturgie réformée n’en conserve qu’une seule, la cinquième du « canon consécratoire », Benedic, quæsumus, Domine. La préface très ancienne, qui justement parlait magnifiquement de la royauté universelle du Christ, est étrangement supprimée. Pourtant elle proclamait l’autorité du Christ sur toute créature & tout royaume en des termes admirables, en voici du reste la partie centrale : Qui gloriaris in concilio Sanctorum tuorum. Tibi enim serviunt creaturæ tuæ : quia te solum auctorem et Deum cognoscunt ; et omnis factura tua te collaudat, et benedicunt te Sancti tui. Quia illud magnum Unigeniti tui nomen coram regibus et potestatibus hujus sæculi, libera voce confitentur.

La suppression de 8 oraisons sur 9 a été justifié par la Commission parce qu’elles « étaient un témoignage d’une érudition typique de l’époque Carolingienne », qui relevait de la vie chrétienne ordinaire mais pas d’une cérémonie en l’honneur du Christ-Roi. Dialectique bien curieuse et bien datée, comme le relève don Stefano Carusi : on comprend mal en effet comment la sanctification de la vie chrétienne ordinaire serait incompatible avec la royauté du Christ ! En effet, les bénédictions supprimées parlaient de l’usage que les fidèles pourront faire au quotidien des rameaux qu’ils reçoivent, indiquaient les bienfaits que générait ce sacramental et son pouvoir contre le démon. Tout cela est désormais oublié.

Pour la bénédiction des rameaux, les nouvelles rubriques prescrivent que le célébrant doit d’abord les asperger d’eau bénite puis imposer l’encens dans l’encensoir et les encenser, il ne doit plus réciter l’antienne Asperges me. Ce changement n’a pas d’importance particulière (encore qu’il y avait quelque avantage pratique à laisser quelque temps à l’encens pour qu’il se mettre à bien brûler), mais est symptomatique de ce que l’on rencontre à maints endroits dans la nouvelle Semaine Sainte, à savoir l’introduction de modifications mineures sans raisons apparentes, ni pratiques, ni théologiques, mais en contradiction avec ce qui se pratique le restant de l’année, ce qui ne peut qu’apporter trouble, confusion, hésitation. En effet, dans le rit romain, l’ordre naturel, le reste de l’année, est toujours : imposition de l’encens – aspersion – encensement, avec récitation de l’antienne Asperges me sans psaume (cf. bénédiction des cierges à la Chandeleurs, bénédiction des cendres, etc…).

Le moment de la bénédiction et de la distribution des rameaux est déplacé. Au lieu de suivre l’évangile, il le précède désormais. Les deux antiennes Pueri Hebræorum sont chantées avec une partie du psaume 23 et le psaume 24, avec reprise de l’antienne tous les deux versets (pratique inconnue par ailleurs dans le rit romain). Notons que les deux psaumes sont étrangement conclus par la petite doxologie Gloria Patri alors que celle-ci est supprimée à toutes les messes & à toutes les processions précédant les messes depuis le dimanche précédent, dimanche de la Passion, suppression ancienne qui – corolaire au voilement des croix et images saintes – marque d’un caractère particulier ce temps de l’année liturgique.

Dans le rit de saint Pie V, le célébrant est encensé après cet évangile, comme après n’importe quel évangile de toute messe solennelle. Dans le rit réformé de 1955, cet encensement est supprimé, contrairement à ce qui se pratique alors le restant de l’année.

La croix de procession ne doit plus être voilée. Ce point introduit une bizarrerie dans la pratique historique du rit romain, puisque le dévoilement des croix se fait le Vendredi Saint dans ce rit, puisque la croix de l’autel reste voilée de violée, puisque la croix de procession est voilée déjà le dimanche précédant, dimanche de la Passion. Le second sous-diacre, crucifère, est désormais revêtu de la tunique (et non plus de la chasuble pliée).

La procession des Rameaux est qualifiée de « solennelle », quand bien même elle serait célébrée sans diacre & sous-diacre, abus de langage symptomatique que pointe du doigt Mgr Gromier dans sa conférence.

Lors de la procession, les 3 premières antiennes de l’ancien ordo romain (Cum appropinquaret Dominus, Cum audisset populus, Ante sex dies) sont supprimées. Le nouvel ordo propose de commencer par l’ancienne 4ème antienne Occurrunt turbæ, puis la 5ème (Cum angelis & pueris), la 6ème (Turba multa), en ajoute une nouvelle (Cœperunt omnes turbæ).

Le rite très parlant aux yeux du peuple de chanter le Gloria, laus & honor devant les portes fermées de l’église & l’ouverture rituelle de celles-ci est supprimé. Du coup le Gloria, laus & honor se retrouve au beau milieu des nombreux chants de la procession, ce qui diminue radicalement sa saveur toute exceptionnelle (disons ici que l’ouverture de la prison dans laquelle était reclus saint Théodulfe d’Orléans avait été l’occasion de la composition de cette hymne, ce qui n’était pas sans rapport avec l’ouverture des portes de la ville ou des églises pour laisser entrer la procession des Rameaux). Le nouvel ordo ajoute ensuite encore trois antiennes : Omnes collaudant nomen tuum chantée avec le psaume 147 (pourquoi celle-ci reçois un psaume, mystère !), Fulgentibus palmis et la très prolixe Ave, Rex noster. Une rubrique précise enfin qu’on peut faire chanter aussi aux fidèles le Christus vincit ou tout autre chant en l’honneur du Christ-Roi. Cette rubrique n’a pas peu contribué à faire tomber en décadence un peu partout le chant des très belles antiennes processionnelles des Rameaux, qui appartiennent au trésor musical du haut Moyen-Age, remplacées souvent par des compositions vulgaires sans réelle valeur.

Le rite de l’ouverture des portes avec la croix avait une signification profonde et magnifique, qu’on retrouve dans la Semaine Sainte du rit Chaldéen dans un sublime poème de Narsaï datant du Vème siècle, dans lequel le bon larron se présente aux portes du jardin d’Eden gardées fermées par un redoutable chérubin. Le larron lui présente le bois de la vivifiante croix et le chérubin ne peut alors que lui ouvrir les portes du paradis, jadis perdu par le bois de l’arbre de vie. La même idée présidait à l’ouverture par la croix des portes de l’église le jour des rameaux au rit romain : elle symbolisait non seulement l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, mais encore le mystère même de notre Rédemption : par le bois de la croix, le peuple racheté pouvait enfin rentrer au ciel que symbolisait l’église fermée.

Le rit romain de saint Pie V issu des pratiques de la curie romaine avait un peu simplifié ce rite magnifique de l’ouverture des portes de l’église en la confiant au sous-diacre sans l’accompagner de paroles particulières, juste à la fin du chant du Gloria, laus. A Paris, comme dans de très nombreux diocèses, un véritable dialogue s’instaurait entre les chantres et le célébrant, à qui on demandait par 3 fois qui était ce roi de gloire qui se présentait aux portes, avec les paroles même du psaume 23. La question des chantres se faisait à chaque fois de plus en plus pressante et impérieuse, le chant montait à chaque reprise pour finir haut dans l’aigu. Voici du reste le détail de ce dialogue, au cours duquel le célébrant cognait à trois reprises avec la hampe de la croix aux portes de l’église :

Le célébrant :

Attóllite portas príncipes vestras,
& elevámini, portæ æternáles ;
& introíbit Rex glóriæ.
Elevez vos portes, ô princes,
et vous, élevez-vous, portes éternelles,
et il entrera, le Roi de gloire.

Les chantres, de l’intérieur de l’église, demandent :

R/. Quis est iste Rex glóriæ ? Qui est ce Roi de gloire ?

Le célébrant :

Dóminus fortis & potens,
Dóminus potens in prælio :
Attóllite portas príncipes vestras,
& elevámini, portæ æternáles ;
& introíbit Rex glóriæ.
C’est le Seigneur, fort et puissant,
le Seigneur, puissant au combat.
Elevez vos portes, ô princes,
et vous, élevez-vous, portes éternelles,
et il entrera, le Roi de gloire.

Les chantres :

R/. Quis est iste Rex glóriæ ? Qui est ce Roi de gloire ?

Le célébrant :

Dóminus fortis & potens,
Dóminus potens in prælio :
Attóllite portas príncipes vestras,
& elevámini, portæ æternáles ;
& introíbit Rex glóriæ.
C’est le Seigneur, fort et puissant,
le Seigneur, puissant au combat.
Elevez vos portes, ô princes,
et vous, élevez-vous, portes éternelles,
et il entrera, le Roi de gloire.

Les chantres :

R/. Quis est iste Rex glóriæ ? Qui est ce Roi de gloire ?

Le célébrant

Dóminus virtútum,
ipse est Rex glóriæ.
C’est le Seigneur des armées,
c’est lui, le Roi de gloire.

Si la Commission pour la Réforme liturgique avait fait un véritable travail historique, ce beau dialogue, qu’on retrouve un peu partout dans des diocèses dans l’ancienne Europe carolingienne, et qui historiquement appartenait aussi au rit romain avant sa simplification pour l’usage de la Curie, dialogue dans lequel la royauté du Christ est aussi clairement affirmée, n’aurait pu que l’intéresser dans la perspective qu’elle entendait réserver à cette procession. Notons par ailleurs, qu’en de très nombreux endroits et en dépit de sa suppression, ce rite solennel de l’ouverture des portes continue d’être employé dans des procession célébrées aussi bien selon le missel de 1962 que celui de 1970. Il n’est pas toujours facile, surtout en ville ou dans des pays déchristianisés, d’organiser de nos jours de vastes processions des Rameaux dans les rues, or cet élément antique du rit demeure le plus aisé à mettre en place dans bien des cas.

Le rite de l’ouverture des portes étant supprimé, la procession entre simplement dans l’église au chant du répons Ingrediente Domino in sanctam civitatem qui la clôt dans l’ancien rit (répons qu’on doit maintenant entamer au moment précis où le célébrant franchit la porte !!!). Désormais, la fin de la procession est marquée par une nouvelle oraison, qui, absolue nouveauté historique dans le rit romain, doit être chantée face au peuple. Le célébrant doit donc génuflecter devant l’autel comme d’ordinaire, puis monter à l’autel avec les ministres sacrés, se retourner aussitôt et se tenir au milieu sur la plus haute marche de l’autel face au peuple. Les rubriques n’ont pas prévu comment devait se faire dans le détail cette oraison (qui tient le missel pour le célébrant ? normalement ici cela devrait être le diacre et non un acolyte comme semblent le prévoir les rubriques). L’oraison terminée, le célébrant & ses ministres doivent redescendre encore in plano pour faire la génuflexion à l’autel, déposer les vêtements rouges et prendre les vêtements violet pour la messe. 15 ans après, l’un des artisans de la réforme (C. Braga, Maxima Redemptionis Nostrae Mysteria : 50 anni dopo (1955-2005) in Ecclesia Orans, n. 23 (2006)) reconnaissait que cette nouvelle oraison n’avait pas de véritable raison d’être à cet endroit, et rompait l’unité de la célébration. Je pense au contraire que la rupture de la célébration bien marquée en deux parties distinctes a été l’un des buts recherché activement par la Commission. Pour finir sur ce point, c’est outre d’un bien curieux effet de voir se déployer autant de cérémonies pour monter à un autel, lui tourner aussitôt le dos puis redescendre.

Procession des Rameaux à Westminster Cathedral, Londres, 1919.

Seconde partie – La messe des Rameaux

Synopsis de la cérémonie dans le missel de saint Pie V

Dans le rit de saint Pie V, la messe des Rameaux ne comporte qu’une seule particularité, mais elle est d’importance, il s’agit de la façon dont la Passion selon saint Matthieu est chantée. Le rituel du chant de la Passion est en réalité effectué en deux étapes : une première partie – la Passion proprement dite – s’arrête après la mort du Christ et sa sépulture. La fin de la Passion est ensuite chantée et constitue l’évangile même de la messe.

Détaillons ce rite pour mieux le comprendre, puisqu’il va être substantiellement modifié en 1955.

La Passion est chantée par trois diacres, vêtus de l’amict, de l’aube, du cordon, du manipule et de l’étole diaconale. Ils ne sont pas les ministres de la messe et ne se vêtent de leurs insignes diaconaux que le temps de chanter la Passion. L’un des trois diacres, le chroniste, cantile le récitatif de la Passion sur un ton médian. Le second diacre, le Christ, chante les réponses de Notre Seigneur sur un ton grave. Le troisième diacre, la Synagogue, chante dans une voix élevée les réponses de tous les autres personnages (saint Pierre et les apôtres, Caïphe, Ponce Pilate, la foule, etc…). Notons au passage, que depuis au moins le XVème siècle, il est de tradition de parfois confier certaines des réponses de la Synagogue (celles qui impliquent un groupe d’intervenants) à un chœur polyphonique répondant à plusieurs voix (les réponses composées par Victoria sont les plus connues, mais il en existe de plus anciennes ; du reste, c’est à partir de cette distribution qu’est née et s’est progressivement développée l’idée musicale qui aboutira aux passions-oratorios luthériens de J. S. Bach). Cette distribution de la Passion en trois rôles est une particularité du rit romain et ne se retrouve dans aucun autre rit d’Orient ou d’Occident.

Les trois diacres entrent dans le sanctuaire vers la fin du trait, génuflectent devant l’autel et vont directement se tenir dans le lieu où l’évangile est d’ordinaire chanté (donc face au Nord liturgique). Ils ne disent ni le Munda cor meum ni ne reçoivent la bénédiction du célébrant.

Chant de la passion par trois diacres sur un ambon antique orienté au Nord

Les trois diacres chantent la Passion selon saint Matthieu presque jusqu’à la fin. Ils s’arrêtent après l’enterrement du Christ (27, 61). Ils quittent alors le sanctuaire.

La dernière partie de la Passion est alors chantée comme l’évangile de toute messe par le diacre de la messe. Après le départ des trois diacres passionnaires, le diacre, le sous-diacre & les acolytes accomplissent tous les rites qui précèdent habituellement la procession de l’évangile : le missel est placé à l’autel côté évangile, l’évangéliaire est placé sur l’autel, l’encens est imposé dans l’encensoir, le diacre dit le Munda cor meum, demande & reçoit la bénédiction du célébrant, puis la procession de l’évangile va à l’endroit où l’on chante celui-ci d’ordinaire, face au Nord liturgique. La seule différence avec la pratique ordinaire tient dans le fait que le diacre ne salue pas ici le peuple par le Dominus vobiscum habituel ni par le chant du titre, mais commence, après l’encensement ordinaire de l’évangéliaire, à chanter le récit là où les trois diacres passionnaires s’étaient interrompus. A la fin de l’évangile, comme à l’ordinaire, le célébrant reçoit et baise l’évangéliaire que lui apporte le sous-diacre puis est encensé par le diacre.

La pause entre la fin de la Passion et le début de cet évangile représente de façon dramatique l’étonnement de la création à la mort du Christ. L’évangile ensuite chanté par le diacre de la messe peut être cantilé sur les tons ordinaires de l’évangile mais le diacre peut employer aussi un ton spécial qui est un chef d’œuvre de la cantilène sacrée, caractérisé par une longue & triste vocalise de plainte au début de chaque verset. Ce ton spécial illustre magnifiquement les pleurs de l’Eglise sur la mort de son divin Maître.

Enfin, petit détail qui aura néanmoins son importance, les fidèles écoutent la Passion debout en tenant en leurs mains leurs rameaux.

Synopsis de la cérémonie dans la réforme de 1955

L’Asperges me, qui normalement précède toute messe solennelle dominicale durant l’année est désormais supprimé. De même, les prières au bas de l’autel sont supprimées, sous le prétexte qu’un autre rite a précédé la messe. Ce changement – qu’on retrouvera le Samedi Saint – sera entériné par le Code des rubriques de 1960 (préparé par la même Commission pour la Réforme liturgique comme on l’a vu en introduction) et appliqué à la Chandeleur & au Mercredi des Cendres.

Dans la réforme de 1955, le texte des Passions a été considérablement raccourci. Pour celle de saint Matthieu, chantée aux Rameaux, les 35 premiers versets ainsi que les 6 derniers versets ont été supprimés. Cette suppression a un effet extraordinaire : désormais, à aucun moment de l’année liturgique les fidèles ne peuvent entendre le récit de la dernière Cène et de l’institution de l’Eucharistie (et cela est resté tel dans le missel de 1962 !!!), ni non plus d’autres épisodes comme la préparation de la Cène, l’agonie au Jardin des Oliviers ou encore la trahison de Judas. Les 6 versets supprimés à la fin – la garde installée par Pilate devant la tombe de Jésus – n’a pas non plus de passages équivalents dans les autres évangiles.

La suppression du récit de l’institution de l’Eucharistie n’est guère compréhensible, d’autant que les archives de la Commission précisent qu’on ne touchera pas à la Passion en raison de son antiquité. Il semble bien que le seul motif n’ait finalement été que de gagner du temps en raccourcissant en ce jour la parole de Dieu de 41 versets, nonobstant les évènements fondamentaux qui y sont rapportés. Sur le plan théologique, il s’agit d’une vraie catastrophe symbolique :

Le rite particulier au chant de la Passion puis à celui de l’évangile de la messe a été presque entièrement éliminé. Les trois diacres sont conservés, mais les cérémonies profondément remaniées sans qu’une logique claire ne se dégage. Les trois diacres arrivent ensemble devant l’autel accompagnés de deux acolytes sans chandeliers où ils disent à voix basse, à genoux & inclinés le Munda cor meum, puis vont demander – à haute voix et non à voix basse – au célébrant sa bénédiction, lequel les bénit – nouveauté dans le rit romain – en disant à voix haute, en utilisant le Dominus sit in corde mis pour la première fois au pluriel. Les diacres vont ensuite faire la génuflexion devant l’autel, puis vont à leurs pupitres et commencent sans encenser. La dernière partie de la passion – qui revenait autrefois au diacre de la messe et servait d’évangile à celle-ci, recevant les cérémonies ordinaire de l’évangile – est purement supprimée, le magnifique ton spécial en guise de lamentation funèbre n’est donc plus entendu.

A chaque fois que les rubriques de 1955 mentionnent la Passion, elles précisent que celle-ci est chantée ou lue. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire du rit romain, on introduit la faculté de dire quelque chose au lieu de le chanter, même dans le contexte d’une messe pontificale ou d’une messe solennelle, ce qui autorise un mixage qui était jusqu’alors impossible dans le rit romain : dans une messe chantée, tout ce qui devait être chanté devait l’être, sinon le célébrant disait une messe basse.

De tous temps, dans les petites églises ne disposant pas du personnel nécessaire, la coutume existait, qu’à défaut d’un clergé suffisant, les ministres de la messe pouvait assurer les fonctions des 3 diacres passionnaires, mais l’usage ne devait pas être considéré comme une pratique idéale ou normative. Désormais, la pratique est codifiée par les rubriques de la Semaine Sainte de 1955, qui précisent que lorsqu’il n’y a que deux diacres, la partie du Christ est remplie par le célébrant (quand bien même celui-ci aurait une voix de ténor & non de basse !) qui lui demeure à l’autel, au côté de l’évangile, sans quitter la chasuble, alors que les deux autres diacres chantent sur des pupitres in plano.

Les nouvelles rubriques oublient de préciser comment doivent être habillés les diacres pour chanter la Passion. Dans l’ancienne liturgie, ils étaient tous trois en aubes, amicts, cordons, manipules & étoles diaconales. Du fait que les dalmatiques sont désormais en usage dans la nouvelle Semaine Sainte, certains auteurs ont pensé qu’ils pouvaient être tous trois parés pour cette fonction.

Par ailleurs, les nouvelles rubriques interdisent aux fidèles de tenir leurs palmes à la main, contrairement à la pratique ancienne. On voit là une fois de plus la volonté claire & rationalisante de différencier d’un côté une procession triomphaliste au Christ-Roi et de l’autre une messe pénitentielle de la Passion, là où, à l’instar des Pères de l’Eglise et des autres rits d’Orient & d’Occident, la liturgie romaine ancienne mélangeait habilement les deux aspects du mystère célébré en ce jour. Du reste, on observe dans l’office divin du jour la même imbrication des deux thèmes. Dans l’ancien usage de Paris, remontant au haut Moyen-Age, on constatait une semblable imbrication, y compris même au cours de la procession des Rameaux : on y entremêlait des antiennes et des répons parlant tantôt de l’entrée du Christ à Jérusalem, tantôt de sa passion.

Dans le même ordre d’idée, afin sans doute de montrer qu’on juxtaposait désormais deux cérémonies qui se retrouvaient déconnectées, le nom de ce jour liturgique change dans les nouveaux livres de 1955 : de dimanche des Rameaux, il devient dimanche des Rameaux & second dimanche de la Passion.

Notons enfin quelques modifications mineures apportées à la messe.

Nous l’avons dit pour la bénédiction des palmes, le diacre et le sous-diacre usent pour la messe des Rameaux des dalmatique & tunique – vêtements de joie pour le rit romain – et non plus des vêtements propres aux temps de pénitence : chasubles pliées et, pour le diacre, étole large. La vénérable antiquité de cet usage complètement aboli ultérieurement nécessitera à lui seul l’écriture d’un article spécial sur ce blog qui paraîtra après cette série sur la Semaine Sainte. Notons qu’en 1955, l’usage des chasubles pliées restait obligatoire pour tous les autres jours du Carême, mais se voyait étrangement supprimé au cours de la Semaine Sainte réformée.

Autre modification d’apparence mineure pourtant appelée à des développements subséquents : les nouvelles rubriques suppriment partiellement le système des doublures pour la Semaine Sainte (nouvelle incohérence puisque celles-ci ne sont pas supprimées le restant de l’année, et ce encore en 1962) : le célébrant ne doit désormais plus lire à voix basse les lectures qui sont chantées par un diacre, un sous-diacre ou un lecteur ; en revanche, la rubrique ne supprime pas la doublure des parties chantées par le chœur (introït, Kyrie, Gloria, graduel, trait, Credo, offertoire & communion).

De même, pendant toute la Semaine Sainte, la rubrique précise que tout l’Orate fratres doit être dit à voix haute par le célébrant, alors que le restant de l’année, il continue à ne dire, comme antérieurement, que les deux seuls mots Orate fratres à haute voix, le reste étant poursuivi à voix basse.

Enfin, la rubrique supprime le dernier évangile de la messe, sans que cette suppression soit motivée. Là encore, nous voyons l’introduction d’une dérogation inhabituelle par rapport au restant de l’année, appelée, elle aussi a des développements ultérieurs…

Quelques premières conclusions

La solennité qui entourait la bénédiction des rameaux est sérieusement diminuée : une seule oraison remplace toute une bénédiction consécratoire qui se déroulait au maître-autel même, avec préface, Sanctus et bénédictions sous forme de « canon consécratoire ». Le plan de cette cérémonie qui se calquait sur celui de la messe (introït, épître, graduel, évangile, offertoire, préface, Sanctus, canon, distribution (non des saintes espèces mais des rameaux bénits) avec antienne de communion et envoi final) est remplacé par une structure dans laquelle les éléments sont juxtaposés sans qu’une logique d’ensemble puisse être découverte (chant d’entrée, une seule simple oraison de bénédiction, distribution, évangile).

La distinction des couleurs et la suppression de tout ce qui n’était pas triomphaliste dans la cérémonie des rameaux a généré l’impression de deux offices juxtaposés sans véritable lien ni rapports entre eux, alors qu’une harmonieuse fluidité d’ensemble parait d’avantage régir la cérémonie dans le rit de saint Pie V.

La rédaction des rubriques donne déjà une impression brouillonne, apportant de menues modifications qui étaient sans nécessité véritable, et surtout sans harmonie avec la logique habituelle du rit romain et la pratique ordinaire le restant de l’année. On verra cette impression corroborée par ce qui suivra dans les autres jours de la Semaine Sainte réformée.

*

Voici pour conclure quelques passages de Mgr Gromier sur la réforme des Rameaux et sur quelques autres points que nous avons évoqué ci-dessus, dans le style croustillant qui était le sien. Au delà du style, la portée de l’argumentation fait toujours mouche, il est vrai que le vieux cérémoniaire papal avait du métier…

« Sa terminologie mérite attention ; car un apologiste, patenté pour le reste, nous maintient ici dans l’obscurité. Jusqu’à présent on connaissait le dimanche de la Passion, le dimanche des Rameaux, les lundi, mardi et mercredi de la Semaine Sainte, le Jeudi Saint, in Coena Domini en latin, le Vendredi Saint, in Parasceve en latin et le Samedi Saint. Puisqu’on veut amplifier la solennité de la procession des Rameaux, pourquoi mettre ce dimanche en dépendance de la Passion ; et ne pas lui laisser son vieux nom de dimanche des Rameaux, que tout le monde comprend et qui ne trompe personne ? »

« Pour qualifier la procession des Rameaux, la fonction du vendredi saint et la veillée pascale, les pastoraux emploient l’adjectif solennel, tandis qu’ils s’en privent pour tout le reste. Or la solennité des fonctions liturgiques n’est pas une décoration facultative ; elle tient à la nature de la fonction ; elle résulte de tous ses éléments constitutifs, non seulement de quelques uns. Tous les manuels expliquent quelles sont les fonctions solennelles et les non-solennelles. En dehors de là une soit disant solennité n’est qu’un appât amplificatif, pour faire impression et mieux frapper au but. Il faut savoir que, par habitude assez récente, on fait un usage prodigieux du mot solennel, même pour des actes nécessairement solennels, inséparables de solennité. On se paye de mots en croyant mettre plus de solennité dans la procession des Rameaux que dans celle de la Chandeleur, plus de solennité dans la procession du jeudi saint que dans celle du vendredi (abolie comme nous verrons). Toujours sur la même pente, nous apprenons que la Passion du vendredi saint est chantée solennellement comme si elle pouvait l’être d’autre façon. »

« Pendant toute la semaine sainte, tous les textes chantés par le diacre, le sous-diacre et les chantres sont omis par le célébrant, qui n’a pas à les lire. Peu importe comment chantent les officiants (souvent mal), s’ils se font entendre et comprendre, si les haut-parleurs sont intelligibles. On doit écouter. Voilà une victoire ! On s’en délecte comme d’un retour à l’antiquité, d’un gage pour le futur, d’un avant goût des réformes à venir. Si cela peut intéresser les fidèles habitués à se servir d’un livre, qui, le nez dans leur paroissien, s’isolent de la communauté, sic ! On distingue la lecture seulement oculaire et la lecture labiale. Lire des lèvres ce qu’un autre chante ne se soutient pas. Mais la lecture oculaire peut se soutenir ; elle a un âge respectable ; elle a commencé par nécessité, continuée par utilité, abouti en marque de dignité ; elle fait partie de l’assistance pontificale du Pape et de l’Evêque. »

« Défense de tenir les palmes pendant le chant de la Passion. Au total, elles prétendent créer deux obligations pour deux nouveautés ; elles abolissent une pratique ancienne, qui trouve son explication dans saint Augustin (homélie à Matines avant les Rameaux) : « les rameaux de palmier sont des louanges signifiant la victoire, car le Seigneur était sur le point de vaincre la mort en mourant, et de triompher du diable par le trophée de sa croix. »

« Les pastoraux appellent le Christ Roi en renfort de leur solennelle procession des Rameaux ; comme si on les attendait pour perfectionner une situation à laquelle l’auteur du Gloria laus et honor a pourvu suffisamment, mais pas à leur manière. Certaines retouches à la tradition, qu’on invoque tant par ailleurs sont aussi mesquines qu’audacieuses. »

« L’aspersion de l’eau bénite est un rite pascal devenu dominical. Le Dimanche des Rameaux n’est pas moins dominical que les autres. Quand la Chandeleur arrive un Dimanche elle n’empêche pas l’aspersion. Celle-ci n’a jamais consisté à jeter de l’eau sur une table placée quelque part et portant rameaux et autres objets. Elle consiste à asperger l’autel , le célébrant, le clergé, l’église et les fidèles. Exception faite pour l’évêque, et sauf impossibilité, le lieu propre des bénédictions, comme de la consécration, est l’autel, ou encore son voisinage, comme par exemple la crédence. »

« Pendant des siècles la consécration des huiles se faisait à l’autel, avant de se faire sur une table comme aujourd’hui, et non in conspectu populi. Qu’est-ce que les pastoraux ont ici à montrer au peuple, eux qui de pléthorique qu’elle était, ont rendu squelettique la bénédictions des rameaux ? Une oraison, un signe de croix, un jet d’eau bénite et un encensement ; spectacle peu attrayant. Eux qui suppriment l’aspersion dominicale, véritable méfait liturgique, admettent volontiers que le célébrant parcours l’église pour asperger les rameaux tenus par les fidèles, puis refasse le même chemin pour les encenser. »

« Un pastoral professeur de séminaire suisse, proclame un jour que le rouge est la couleur du triomphe. On devait lui répondre : vous vous trompez beaucoup, tant que le blanc sera la couleur de Pâques, de l’Ascension, de la Fête-Dieu. Mais non aussitôt dit aussitôt fait ; la couleur pour les rameaux sera le rouge, le violet restant pour la messe. Tout le monde ne pense pas comme le professeur. Le rit romain employait le violet depuis qu’il s’en sert. Le rit parisien et celui de maints diocèses, employait le noir jusqu’au milieu du XIX siècle. Quelques rits employaient le rouge pour les rameaux et la messe. Les uns insistaient sur le deuil les autres sur le sacrifice sanglant. Mais chacun gardait la même couleur : personne n’eût jamais l’idée d’en changer. Car tout l’office du dimanche des rameaux est un mélange de pièces triomphales et passionnelles. Depuis matines jusqu’à vêpres incluses, y compris la messe, on trouve que le nombres de pièces passionnelles surpasse de peu celui des pièces triomphales. Quand deux choses sont ainsi mélangées, aucune séparation ne s’impose. Le professeur suisse a cru s’illustrer en imitant le raisonnable changement de couleur qui se fait à la chandeleur ; mais son pastiche n’est qu’une chétive succursale de la moderne fête du Christ Roi. »

« La distribution des rameaux, lisons-nous, se fait suivant la coutume. N’en déplaise aux pastoraux, avant la coutume, il y des règles à observer. Comme le célébrant, s’il n’est pas l’unique prêtre, reçoit les cendres et son cierge des mains du plus digne du clergé, ainsi doit-il recevoir son rameau. S’il ne le reçoit pas, il sera sans rameau à la procession. Là-dessus de graves rubricistes se sont demandés si les pastoraux voulait que le célébrant ne portât pas de rameaux à la procession, parce qu’il aurait représenté le Christ qui n’en portait pas. L’hypothèse, en tout logique, conduisait à faire monter le célébrant sur une ânesse. Heureusement la pastorale s’est reprise en consentant au rameau oublié. »

« Elle, qui réduit à sa plus simple expression la bénédiction des rameaux, ne s’est pas privé d’en allonger la distribution, attendu la surabondance des chants destinés à cette action. Tandis que la longueur de la bénédiction paraissait énorme, cette pléthore ajoutée est censée pouvoir ne pas suffire au besoin. »

« Le porteur normal de la croix de procession est le sous diacre, toutes les fois que le célébrant n’a pas besoin de lui, en portant le Saint Sacrement, ou pour les fonts baptismaux. Un sous-diacre supplémentaire en qualité de porte croix n’a de raison que si le sous-diacre est empêché comme ci-dessus. »

« Pendant deux semaines, la croix de l’autel reste voilée ; bien que voilée on l’encense, on la révère par génuflexion ou inclination profonde. Il est défendu de la dévoiler sous aucun prétexte. Au contraire la croix de procession, succédanée de la croix d’autel, se porte dévoilée à la procession ; au départ et au retour de celle-ci on voit deux croix, l’une voilée, l’autre dévoilée. Que peut-on y comprendre ? »

« Le désordre augmente au retour de la procession. Aller au devant d’un grand personnage, l’accompagner aux portes de la ville qui sont fermées, s’y arrêter pour le complimenter et l’acclamer, enfin ouvrir pompeusement les portes en son honneur, voilà qui a toujours été un des plus grands hommages possibles ; mais il ne convient pas au génie créateur des pastoraux. »

« On ne peut qualifier que de vandalisme le fait d’arracher le Gloria laus et honor de sa place à la porte de l’église, pour le mêler à tout le bagage musical processionnel presque triplé de longueur, car lésinerie et gaspillage du temps vont de pair. Donc point d’arrêt devant la porte, fermée puis ouverte ; la croix de procession dévoilée pour la magnifier, on la galvaude en lui refusant la vertu de faire ouvrir la porte. Tout cela en dépit du cérémonial ancien et moderne et puis avec quel profit ? Les rubriques pastorales affectionnent l’expression : rien n’empêche que, nihil impedit quominus. Ici elles s’en servent pour lâcher la bride aux fidèles qui pourront chanter l’hymne Christus vincit, ou autre chant en l’honneur du Christ Roi. Tolérance qui aura naturellement ses suites ; les fidèles dament le pion du clergé, ils ont le choix des chants et de langue ; s’ils chantent au Christ Roi, ils aimeront à chanter à sa mère qui est reine. Autant de désirs, de souhaits éminemment pastoraux. »

« La rubrique romaine disait : quand la procession entre dans l’église, on chante Ingrediente Domino, la rubrique pastorale dit : quand la procession entre dans l’église, au moment où le célébrant franchit la porte, on chante Ingrediente Domino. On ne fait nul cas de la porte au retour de la procession ; maintenant on guette le passage de la porte par le célébrant qui semble identifié avec le Christ entrant à Jérusalem. »

« Entre la procession et la messe on nous enrichit d’une oraison finale et récapitulative, avec des modalités défectueuses ; le célébrant n’a pas besoin de monter à l’autel, surtout en lui tournant le dos, exprès pour chanter une oraison et redescendre aussitôt. A-t-on jamais vu cela après les processions des rogations ? Enfin dans le cas présent, tenir le livre devant le célébrant appartient au diacre et sous-diacre, non à un clerc. »

« Autrefois on appelait Passion le chant évangélique de la Passion, et évangile la fin de la Passion chantée à la manière de l’Evangile. Aujourd’hui les deux parties réunies s’appellent histoire de la Passion, ou encore Evangile de la Passion et de la mort. Un tel progrès pastoral en vaut la peine ! Les chasubles pliées sont une des caractéristiques les plus anciennes du rite romain ; elles remontent au temps où tout le clergé portait la chasuble, et furent conservées […] pour la plus austère pénitence. Leur abandon fait mentir les peintures des catacombes : c’est une perte immense, un outrage à l’histoire et, à […] tors, dit-on, on aurait donné cette explication proportionnée au méfait : on ne trouve pas facilement des chasubles pliées. Or c’est juste le contraire : on trouve partout des chasubles violettes, qui peuvent se plier, tandis que les dalmatiques violettes sont beaucoup moins répandues. En outre on a toujours la ressource de servir en aube. »

« Les pastoraux aiment retrancher quelque chose au début ou à la fin de la messe. Leurs coupures outre le peu d’instants qu’elles font gagner, sont plutôt insignifiantes, mais surtout elles leur servent de tremplin pour de nouveaux bonds sur leur voie réformatrice. Ainsi donc ni le psaume Judica me, ni confession avant la messe des Rameaux et du samedi saint, parce que précédée d’une autre cérémonie ; mais on voudra autant pour la messe de la Chandeleur, des Cendres, une messe de mariage, de funérailles, une messe précédée de communion. Du début passons à la fin. Aux Rameaux, aux Jeudi et Samedi saints, l’indésirable dernier Evangile est omis ; parfait, mais en vertu de quel principe ? Au Jeudi Saint la bénédiction est omise, parce que la cérémonie n’est pas achevée ; on voudra faire autant pour la Fête Dieu, et chaque messe suivie d’une procession du Saint Sacrement. »

« Lorsque s’introduit l’usage de faire chanter la Passion dialoguée par trois diacres supplémentaires, plutôt en forme de leçon qu’en forme d’Evangile, on réservera la fin de la Passion pour être chantée, sous forme d’Evangile, par le diacre du célébrant, afin de ne pas tomber dans l’absurdité du diacre qui ne chante pas l’Evangile. Les trois diacres commençaient et terminaient la Passion sans cérémonies, comme aux leçons ; le seul diacre au contraire faisait les cérémonies habituelles de l’Evangile. Cela tenait debout, venait de la chapelle papale. Ainsi le diacre est évincé par les trois de la Passion, laquelle ne fait plus qu’un avec l’Evangile ; le Munda cor meum et la bénédiction d’avant l’Evangile passent avant la Passion ; encensement du livre, baiser du livre, encensement du célébrant disparaissent. Ces trois gestes succombent à la mentalité pastorale ; car pour elle il n’y a pas d’Evangile, il y a seulement une histoire, histoire de la Passion ; or à défaut d’Evangile, il n’y a pas d’évangéliaire ; par conséquent on n’encense pas le livre d’histoire, on ne le fait pas baiser, on n’encense pas celui qui ne l’a pas baisé. »

« Continuons à glaner. Les livres de la passion-évangile viennent comme ils peuvent ; on n’en parlera que le vendredi saint. Les pastoraux ignorent comment se porte l’évangéliaire ; pourquoi il doit y avoir trois acolytes d’accompagnement, au lieu de deux ; que le diacre agenouillé pour dire le Munda cor meum n’a pas à s’incliner ; ils nous répètent à satiété que la passion-évangile est chantée ou lue. Du reste toutes leurs rubriques sont rédigées de manière à faire croire que, à volonté, on peut lire dans un office chanté ou chanter dans un office lu, on peut choisir ce qu’on veut chanter et laisser ce qu’on ne veut pas, on peut faire des offices à moitié chantés, à moitié lus, on peut amalgamer chant et lecture. Tel est un des fléaux redoutables en ce moment, avec celui de la langue vulgaire. Il n’est pas très nouveau et reçut même un appui par les décisions prise ces dernières années, que dans les ordinations chantées, l’évêque ordinant interrompe le chant des préfaces pour dire sans chanter les paroles essentielles ; car, paraît-il, le chant nuit à l’attention requise. »

« La Passion selon les quatre évangélistes englobait l’institution de l’Eucharistie, tant parce qu’elle y sert d’introduction, tant parce qu’elle ne peut trouver sa meilleure place que dans la messe. Les pastoraux pressés quand ils veulent, pensent autrement, ils expulsent l’institution de l’Eucharistie. Celle-ci par conséquent, est toute l’année exclue de la liturgie dans l’Eglise romaine, sans doute pour la meilleure instruction des fidèles. »

*

Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

Publié dans Etudes liturgiques | Marqué avec | 12 commentaires

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – Présentation générale

Tous ceux qui s’intéressent aux antécédents de la réforme liturgique de 1969 ne manquent pas de s’intéresser aux deux grandes réformes qu’à connu le XXème siècle, à savoir la réforme du bréviaire conduite sous saint Pie X en 1911 et celle de la Semaine Sainte menée sous le Pape Pie XII en 1955, quelques années avant le Concile Vatican II.

A l’approche de la Semaine Sainte, il parait intéressant d’examiner le détail de ce qui a été modifié lors de la réforme de 1955. Si dans le monde traditionnel, beaucoup savent confusément qu’une réforme de la Semaine Sainte a eu lieu en 1955, peu connaissent ce qui a exactement été réformé et comment. Promulguée par le décret Maxima redemptionis nostrae mysteria de la Sacrée Congrégation des Rites le 16 novembre 1955, la Semaine Sainte réformée témoigne de l’activité de réforme liturgique qui précéda immédiatement le concile et engendra le rit de 1969.

Quoique le décret de réforme Maxima redemptionis nostrae mysteria émana de la Sacrée Congrégation des Rites, celle-ci avait été élaborée en réalité par la Commission pour la Réforme liturgique, commission instituée en marge de ladite Congrégation – jugée trop conservatrice – au printemps de 1948 par Pie XII. La Commission pour la Réforme liturgique comportait 8 membres sous la présidence du cardinal Clemente Micara, puis du cardinal Gaetano Cicognani. Son but était de proposer des évolutions en matière liturgique dans l’esprit de l’encyclique Mediator Dei. La principale cheville ouvrière de la commission fut son son secrétaire, Mgr Annibale Bugnini, nommé dès la création en 1948 et qui resta à ce poste jusqu’en 1960.

Les premiers travaux de la commission aboutirent aux nouvelles dispositions pour la célébration de la Vigile pascale en 1951, puis la commission réalisa la création de la nouvelle Semaine Sainte de 1955. La même année, sous l’effet des travaux de ladite commission, des changements intervinrent également dans les rubriques de la messe & de l’office, entraînant la suppression de presque toutes les octaves et des vigiles des fêtes, même de celles remontant à une haute antiquité, abolissant les premières vêpres de beaucoup de fêtes, ce qui éloigna encore plus le bréviaire de saint Pie X des traditions universelles des Eglises chrétiennes qui restent fidèles à la définition du jour biblique (le jour liturgique commence la veille au soir dans la liturgie synagogale qui a engendré les liturgies chrétiennes primitives, lesquelles comptent selon le principe de la Genèse : « Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour » (Genèse 1, 5)). La Commission pour la Réforme liturgique fut responsable aussi du nouveau Code de Rubriques de 1960, lequel conduisit aux nouvelles éditions du Bréviaire Romain de 1961 et du Missel Romain de 1962. L’ensemble des modifications apportées à la liturgie entre 1951 et 1960 par la Commission de la Réforme liturgique est intéressant à analyser pour comprendre dans quelle mesure ses travaux pouvaient préfigurer les réformes subséquentes des années 60. A ce titre, l’étude des réformes de la Semaine Sainte de 1955 pourrait se révéler particulièrement intéressant.

Le public anglophone dispose depuis mars 2009 d’une excellente série de 11 articles sur ce sujet rédigés par Gregory DiPippo pour le New Liturgical Movement. Les italiens bénéficient quant à eux d’une tout autant remarquable étude menée par don Stefano Carusi, prêtre de l’Institut du Bon Pasteur, parue sur Disputationes Theologicæ. Les lecteurs français ne pouvaient se faire une idée de ce qui a été changé qu’au travers de la conférence donnée en 1960 par Mgr Gromier, cérémoniaire papal & éminent liturgiste (connu entre autres pour ses commentaires du Cérémonial des Evêques) qui détaille les absurdités des nouvelles rubriques & de certains des nouveaux rites alors institués, conférence publiée par le passé sur ce site. La bouillonnante conférence orale de Mgr Gromier, de par sa nature, n’organisait toutefois pas la matière analysée de façon très structurée.

Notre propos se bornera dans les jours qui suivront à simplement reprendre ces trois sources & à les synthétiser pour le public francophone, selon le plan ci-après que nous nous proposons de développer :

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

Publié dans Etudes liturgiques | 7 commentaires

Fichiers PDF : Cantus Passionis D.N. Jesu Christi secundum Matthæum, Marcum, Lucam & Joannem – 1953

A l’approche de la Semaine Sainte, il peut être utile à telle ou telle communauté célébrant le rit romain traditionnel de disposer des livrets des 4 passions. L’édition de 1953 (portant le n°10) comporte 3 livrets, l’un pour le Chroniste, un second pour le Christ et un troisième pour la Synagogue, donnant le récitatif retenu par l’édition Vaticane parmi de nombreuses variantes médiévales & locales. Les passions sont chantées par trois diacres au cours de la Semaine Sainte dans le rit romain traditionnel, selon l’ordre suivant :

  • Matthieu au dimanche des Rameaux
  • Marc au Mardi Saint,
  • Luc au Mercredi Saint,
  • Jean au Vendredi Saint.
  • A noter que dans le rit romain traditionnel, la dernière partie de la passion de chaque jour constitue l’évangile de la messe (et est chanté par le diacre de la messe en principe, avec les cérémonies usuelles sauf l’usage des luminaires des acolytes). De ce fait cette ultime partie voit son chant revêtu soit par l’un des récitatifs usuels de l’évangile de la messe, soit par un magnifique ton particulier en usage pour ces seuls 4 péricopes. Cette édition présente ce texte noté pour le ton particulier ou pour deux tons usuels de l’évangile. Le chant est noté sur les trois livrets, l’un des diacres passionnaires pouvant en effet se substituer au diacre de la messe si le nombre de ministres sacrés présents n’était pas suffisant.

    Cliquer sur une des images pour télécharger le fichier PDF.

    A titre documentaire, voici également le chant des 4 passions, avec pour chacune, les trois récitatifs du Chroniste, du Christ & de la Synagogue à la suite, ce qui permet de saisir comment les différentes parties s’enchaînent.

    Publié dans Sources | Marqué avec | 3 commentaires

    Théodore Dubois – Adoramus te, Christe

    Théodore Dubois (1837 † 1924), maître de chapelle et organiste de La Madeleine.
    Adoramus te, Christe – chœur final des 7 Paroles du Christ.
    4 voix (SATB), orgue (et orchestre).
    2 pages – Ut majeur.

    Ce célèbre « Adoramus te, Christe » en Ut majeur constitue le chœur final de l’oratorio « Les 7 paroles du Christ » daté de 1867, lequel fut dédié à M. l’Abbé Jean-Gaspard Deguerry (1797 † 1871) curé de la Madeleine, fusillé par les Fédérés à la prison de la Roquette. Cet oratorio, méditation sur les 7 dernières paroles prononcées par le Christ sur la Croix, allient à une inspiration élevée une musique d’un effet grandiose et dramatique : ces pages tragiques reflètent admirablement la mort du Christ. Durant plus de 90 ans, jusqu’en 1965, elle furent données à l’église de la Madeleine chaque Vendredi Saint, puis tombèrent dans l’oubli. Ce chœur final est une partie de l’oratorio facile à mettre en place qui conviendra tout particulièrement au temps de la passion, et pourra se donner éventuellement à d’autres moments de l’année liturgique, par exemple aux communions de l’avant-Carême ou du Carême.

    Texte & traduction :

    Adorámus te, Christe, et benedícimus tibi, quia per sanctam Crucem tuam redemísti mundum. Nous vous adorons, Christ, et nous vous bénissons, parce que par votre sainte Croix vous avez racheté le monde.

    Les premières mesures de cette partition :

    Téléchargez la partition en la payant avec un « Like » sur les réseaux sociaux, en cliquant sur l’un des 4 boutons ci-dessous. Le lien vers la partition apparaîtra ensuite.

    Théodore Dubois - Adoramus te, Christe
    Publié dans Partitions | Marqué avec , | 4 commentaires

    Marc-Antoine Charpentier – Stabat Mater pour des religieuses (H. 15)

    Marc-Antoine Charpentier (1643 † 1704), maître de la musique de Marie de Lorraine, duchesse de Guise, du Dauphin, fils de Louis XIV, des Jésuites & de la Sainte Chapelle.
    Stabat Mater pour des religieuses (H. 15).
    1 voix (S) & basse continue.
    5 pages.

    Charpentier a écrit cette pièce pour une religieuse soliste dialoguant les versets du Stabat avec le chœur des autres religieuses à l’unisson. La pièce ressemble fortement au corpus des autres œuvres destinées au couvent de Port Royal de Paris, où l’une des sœurs du compositeur était religieuse.

    La prose Stabat Mater est, dans la liturgie, chantée à la messe de Notre Dame des 7 Douleurs (ou Compassion de Notre Dame) qui se célèbre le vendredi de la Passion (c’est-à-dire le vendredi qui précède le dimanche des Rameaux).

    Elle peut être reprise évidemment en tant que simple motet durant le tout temps de la Passion. Certaines confréries de pénitents la chantaient également après les complies pendant le Carême.

    Le choix par Charpentier du ton de la majeur (« joyeux & champêtre » selon son énergie des modes, ce qui pourrait surprendre) ne s’explique que par le substrat du cantus firmus de cette prose : le plain-chant usuel est en effet du 6ème ton (mode de fa qui s’apparente à notre fa majeur).

    L’interprétation soulignera au contraire le tragique du texte et la nostalgie de la musique en adoptant un tempo calme voire lent.

    Nous proposons aussi une seconde disposition des versets permettant d’alterner avec le plain-chant a capella, ce qui peut produire un certain effet dans le cas où l’on disposerait de deux chœurs d’hommes et de femmes.

    Charpentier n’ayant pas écrit l’amen, nous proposons deux solutions : reprise de la dernière phrase par tous (comme le fait Jordi Savall), ou simple cadence plagale. On pourrait aussi conclure avec l’Amen habituel du plain-chant.

    Vous pouvez écouter un enregistrement de cette partition sur Radio Cécile. Dans son très bel enregistrement, Jordi Savall fait alterner hommes & femmes. Selon les techniques de l’époque, la basse continue de Charpentier sert également à la réalisation de parties vocales supplémentaires (doublure de la basse chiffrée par une voix de basse, tierces parallèles pour une seconde voix de bas dessus).

    Le Stabat Mater est une séquence composée par Jacques de Todi († 1306). En voici le texte & une traduction :

    Stabat Mater dolorósa

    Juxta crucem lacrimósa

    Dum pendébat Fílius.

      Debout la Mère douloureuse

    Près de la Croix était en larmes

    Devant son Fils suspendu

    Cujus animam geméntem

    Contristátam & doléntem

    Pertansívit gládius.

      Dans son âme qui gémissait,

    Toute brisée, endolorie,

    Le glaive était enfoncé.

    O quam tristis et afflícta,

    Fuit illa benedícta

    Mater Unigéniti.

      Qu’elle était triste et affligée,

    La Mère entre toutes bénie,

    La Mère du Fils unique !

    Quæ mœrébat et dolébat

    Et tremébat dum vidébat

    Nati pœnas inclyti.

      Qu’elle avait mal, qu’elle souffrait,

    Qu’elle tremblait en contemplant

    Son divin Fils tourmenté.

    Quis est homo qui non fleret,

    Matrem Christi si vidéret

    In tanto supplício ?

      Quel est celui qui sans pleurer

    Pourrait voir la Mère du Christ

    Dans un supplice pareil ?

    Quis posset non contristári,

    Piam Matrem contemplári

    Doléntem cum Fílio ?

      Qui pourrait sans souffrir comme elle

    Contempler la Mère du Christ

    Douloureuse avec son Fils ?

    Pro peccátis suæ gentis,

    Vidit Jesum in torméntis,

    Et flagéllis súbditum.

      Pour les péchés de tout son peuple

    Elle le vit dans ses tourments,

    Subissant les coups de fouet.

    Vidit suum dulcem Natum

    Moriéndo desolátum

    Dum emísit spíritum.

      Elle vit son enfant très cher

    Mourir dans la désolation

    Alors qu’il rendait l’esprit.

    Eia, Mater, fons amóris,

    Me sentíre vim dolóris,

    Fac ut tecum lúgeam.

      Daigne, ô Mère, source d’amour,

    Me faire éprouver tes souffrances

    Pour que je pleure avec toi.

    Fac ut árdeat cor meum

    In amándo Christum Deum

    Ut sibi compláceam.

      Fais qu’en mon cœur brûle un grand feu

    Pour mieux aimer le Christ mon Dieu

    Et que je puisse lui plaire.

    Sancta Mater, istud agas

    Crucifíxi fige plagas

    Cordi meo válide.

      O Sainte Mère, daigne donc

    Graver les plaies du Crucifié

    Profondément dans mon cœur.

    Tui Nati vulneráti,

    Tam dignáti pro me pati,

    Pœnas mecum dívide.

      Ton enfant n’était que blessures,

    Lui qui daigna souffrir pour moi ;

    Donne-moi part à ses peines.

    Fac, me tecum, pie flere,

    Crucifíxo condolére,

    Donec ego víxero.

      Qu’en bon fils je pleure avec toi,

    Qu’avec le Christ en croix je souffre,

    Chacun des jours de ma vie.

    Juxta crucem tecum stare

    Et me tibi sociáre,

    In planctu desídero.

      Etre avec toi près de la Croix

    Et ne faire qu’un avec toi,

    C’est le vœu de ma douleur.

    Virgo virgínum præclára,

    Mihi jam non sis amára,

    Fac me tecum plángere.

      Vierge bénie entre les vierges,

    Pour moi ne sois pas trop sévère

    Fais que je souffre avec toi.

    Fac ut portem Christi mortem,

    Passiónis fac consórtem,

    Et plagas recólere.

      Que je porte la mort du Christ,

    Qu’à sa Passion je sois uni,

    Que je médite ses plaies.

    Fac me plagis vulnerári

    Cruce hac inebriári,

    Ob amórem Fílii.

      Que de ses plaies je sois blessé,

    Que je m’enivre de la Croix

    Pour l’amour de ton Enfant.

    Inflammátus et accénsus ;

    Per te, virgo, sim defénsus,

    In die judícii.

      Pour ne pas brûler dans les flammes,

    Assiste-moi, Vierge Marie,

    Au grand jour du jugement.

    Fac me cruce custodíri,

    Morte Christi præmuníri,

    Confóveri grátia.

      Christ, quand je partirai d’ici,

    Fais que j’obtienne par ta Croix

    La palme de la victoire.

    Quando corpus moriétur

    Fac ut ánimæ donétur

    Paradísi glória. Amen.

      Au moment où mon corps mourra

    Fais qu’à mon âme soit donnée

    La gloire du Paradis. Ainsi soit-il.

    Les premières mesures de cette partition :

    Charpentier - Stabat Mater pour des religieuses (H. 15)

    Téléchargez la partition en la payant avec un « Like » sur les réseaux sociaux, en cliquant sur l’un des 4 boutons ci-dessous. Le lien vers la partition apparaîtra ensuite.

    Charpentier – Stabat Mater pour des religieuses (H. 15)

    Publié dans Partitions | Marqué avec , | 4 commentaires

    Nicolas-Antoine Lebègue – O Crux ave, spes unica

    Nicolas-Antoine Lebègue (1631 † 1702), organiste de la chapelle royale et de Saint-Mérry.
    O Crux ave, spes unica.
    2 voix égales (SS ou TT) & basse continue.
    2 pages – sol mineur (et transposition en mi mienur).

    Ce petit motet « pour la Semaine Sainte » O Crux ave, spes unica, est composé sur le texte de l’avant-dernière strophe du Vexilla Regis prodeunt, hymne de la Passion et de la Sainte Croix. Le texte en est donc de saint Venance Fortunat (VIème siècle). Après un solo sur un air noble, le deux derniers vers de la strophe sont chantés en tierces parallèles par les deux parties (ce passage pourra très bien être chanté en chœur).

    Nous proposons deux transcriptions : en sol mineur (ton original) et en mi mineur, afin que cette strophe puisse au besoin s’insérer dans le chant de l’hymne Vexilla Regis (1er ton transposé en mi).

    Rappelons que dans la liturgie, on se met ordinairement à genoux durant le chant de cette strophe. Le chant gagnera donc à être particulièrement grave & dévot.

    A noter que la même strophe est chantée aux saluts qui se donnent avec des reliques de la Vraie Croix.

    Il convient d’adapter le texte de cette strophe en fonction du temps liturgique ; selon les règles suivantes, on doit chanter :
    – Hoc passionis tempore (au temps de la Passion),
    – In hoc paschali gaudio (le 3 mai pour l’Invention de la Sainte Croix et pour tout le temps pascal),
    – In hac triumphi gloria (le 14 septembre pour l’Exaltation de la Sainte Croix),
    – Gentis redemptæ gloria (durant l’année).

    Les premières mesures de la partition :

    Nicolas Antoine Lebègue (1631 † 1702) - O Crux, Ave spes unica

    Téléchargez la partition en la payant avec un « Like » sur les réseaux sociaux, en cliquant sur l’un des 4 boutons ci-dessous. Le lien vers la partition apparaîtra ensuite.

    Nicolas-Antoine Lebègue - O Crux ave, spes unica
    Publié dans Partitions | Marqué avec | Un commentaire

    Anthoine de Bertrand – Vexilla Regis prodeunt

    Anthoine de Bertrand (c. 1530 † avant 1582).
    Vexilla Regis prodeunt (& O Salutaris Hostia pour le temps de la Passion)
    4 voix mixtes (SATB).
    1 pages – 1er ton transposé en mi mineur.

    Humaniste et musicien fameux du XVIème siècle, Anthoine de Bertrand fut assassiné par les protestants entre 1576 & 1582.

    Ce Vexilla Regis provient d’une édition dont 2 parties sur 4 sont perdues. Les parties séparées de l’altus et du tenor sont donc ici une proposition de restitution.

    Le Vexilla Regis est l’hymne du temps de la Passion et des fêtes de la Sainte Croix. Son texte (comme celui du Pange lingua du Vendredi Saint) fut composé par l’hymnographe saint Venance Fortunant au VIème siècle, à l’occasion de la réception solennelle des reliques de la vraie Croix à Poitiers par la reine de France sainte Radegonde.

    Anthoine de Bertrand conserve en la rythmant la mélodie traditionnelle du plain-chant (Ier ton) qu’il affecte à la partie de dessus.

    Pour l’exécution de cette œuvre, on pourra alterner les strophes avec le plain-chant ordinaire ou encore faire chanter certaines parties et taire d’autres une strophe sur deux.

    Le texte de notre partition suit bien sûr le texte traditionnel (& non le texte modernisé de l’hymnaire médicéen).

    L’avant-dernière strophe (O Crux, ave spes unica), pourra se chanter plus lentement & plus solennellement, selon la coutume (on est d’ordinaire à genoux pour cette strophe dans la liturgie). La partition précise aussi les différentes variantes du texte de cette strophe durant l’année liturgique :
    – Hoc passionis tempore (temps de la Passion),
    – In hoc paschali gaudio (le 3 mai pour l’Invention de la Sainte Croix et pour tout le temps pascal),
    – In hac triumphi gloria (le 14 septembre pour l’Exaltation de la Sainte Croix),
    – Gentis redemptæ gloria (durant l’année).

    Outre la partition générale (en 1 page), nous vous proposons au téléchargement une autre partition dans laquelle on a ajoutées deux strophes du texte de saint Venance Fortunat autrefois chantées à Paris mais tombées de l’usage romain. La strophe O Crux y est avec le texte pour toute l’année.

    Nous joignons aussi l’adaptation de cette mise en musique du Vexilla Regis pour l’O salutaris Hostia. Depuis une décision du roi de France Charles V (1338 † 1380), on sait que l’O salutaris est employé en France à l’élévation des messes chantées. Il était courant de changer le ton usuel de cette hymne pour celui de l’hymne des vêpres du temps liturgique en cours.

    Les premières mesures de cette partition :
    Anthoine de Bertrand - Vexilla Regis prodeunt

    Téléchargez la partition moyennant un « Like » sur l’un des réseaux sociaux ci-dessous. Les liens apparaîtront ensuite.

    Anthoine de Bertrand - Vexilla Regis
    Publié dans Partitions | Marqué avec , , , , | 24 commentaires

    Enregistrement : sainte messe du dimanche de la Passion

    Télécharger le livret de cette messe au format PDF.
    Télécharger le livret des chants des dimanches de la Septuagésime aux Rameaux au format PDF.

    Téléchargez les partitions chantées au cours de cette messe & présentes dans cet enregistrement :

    Les fichiers MP3 sont téléchargeables ici.

    La Descente de Croix - d'après Charles Le Brun - XVIIème siècle

    Publié dans Enregistrements | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire

    Programme du dimanche de la Passion

    Dimanche de la PassionSaint-Eugène, le dimanche 22 mars 2015, grand’messe de 11h.

    Avec les premières vêpres de ce dimanche, nous entrons dans le temps de la Passion. La première partie du Carême avait jusqu’alors été surtout consacrée à notre ascèse personnelle, à la contrition de nos péchés. Désormais, le rit romain nous fait méditer sur la Passion & sur la Croix de notre Seigneur. Ce deuil où nous pleurons l’Epoux divin est marqué par un symbole très fort : à compter des premières vêpres de ce dimanche, les saintes images et les croix sont désormais voilées de violet, en signe de deuil. Les derniers chants joyeux de la messe cessent de se faire entendre : le Gloria Patri disparaît à l’Introït, au Lavabo et dans les répons de l’Office divin. De même, le psaume 42 des prières au bas de l’autel n’est plus récité jusqu’à Pâques. Dans les leçons des vigiles nocturnes, on quitte la lecture des livres de Moïse pour prendre celle du prophète Jérémie, l’une des plus importantes figures du Messie souffrant. L’admirable texte du chapitre IX de l’épître aux Hébreux qui est lu à la messe de ce dimanche est commun au rits romain & byzantin : il s’agit d’une parfaite préface au temps de la Passion.

    A Rome, la station se fait en la basilique Saint-Pierre : l’importance de ce dimanche, qui ne cède la place à aucune fête, quelque solennelle qu’elle soit, demandait que la réunion des fidèles eût lieu dans l’un des plus augustes sanctuaires de la ville sainte.

    « Nous n’ignorons pas, mes bien-aimés, que le mystère pascal occupe le premier rang parmi toutes les solennités chrétiennes. Notre manière de vivre durant l’année tout entière doit, il est vrai, par la réforme de nos mœurs, nous disposer à le célébrer d’une manière digne et convenable ; mais les jours présents exigent au plus haut degré notre dévotion, car nous savons qu’ils sont proches de celui où nous célébrons le mystère très sublime de la divine miséricorde. C’est avec raison et par l’inspiration de l’Esprit-Saint, que les saints Apôtres ont ordonné pour ces jours des jeûnes plus austères, afin que par une participation commune à la croix du Christ, nous fassions, nous aussi, quelque chose qui nous unisse à ce qu’il a fait pour nous. Comme le dit l’Apôtre : « Si nous souffrons avec lui, nous serons glorifiés avec lui. » Là où il y a participation à la passion du Seigneur, on peut regarder comme certaine et assurée l’attente du bonheur qu’il a promis. »
    Homélie de saint Léon, pape, IVème leçon des vigiles nocturnes de ce dimanche, au second nocturne.

    Télécharger le livret de cette messe au format PDF.
    Télécharger le livret des chants des dimanches de la Septuagésime aux Rameaux au format PDF.

    Crucifixion tirée d'un canon pontifical du XVIIème siècle

    Publié dans Programmes, Rit romain, Saint-Eugène | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

    Programme du IVème dimanche de Carême – Quarante Martyrs de Sébaste – ton 8

    Quarante Martyrs de SébasteParoisse catholique russe de la Très-Sainte Trinité, le dimanche 22 mars 2015 du calendrier grégorien – 9 mars 2015 du calendrier julien, divine liturgie de saint Basile le Grand de 9h15.

    Dimanche du ton VIII de l’Octoèque. Le concile de Laodicée, tenu en 364, dans son 51ème canon, ordonnait de ne pas célébrer la mémoire des martyrs pendant la sainte Quarantaine, mais de commémorer leurs fêtes les samedis et dimanches, jours qui n’appartiennent pas aux jours de jeûne & de pénitence. Dans l’esprit de ce canon, le rit byzantin continue de célébrer les samedis & dimanches pendant le Carême certains saints importants dont la mémoire tombe systématiquement pendant la sainte Quarantaine.

    D’ordinaire, le IVème dimanche de Carême, le rit byzantin fête saint Jean Climaque. Cependant, cette année, ce dimanche coïncide avec le 9 mars qui est la grande fête des Quarante Martyrs de Sébaste, laquelle a préséance sur la mémoire de saint Jean Climaque. Le canon de l’office de saint Jean Climaque est de ce fait déplacé aux complies du vendredi soir qui précède. Le chiffre des Quarante Martyrs est en rapport avec les quarante jours de jeûne du Carême pendant lequel tombe systématiquement leur fête, ainsi que l’exprime admirablement don Guéranger :

    Quarante nouveaux protecteurs se lèvent sur nous, comme autant d’astres pour nous protéger dans la sainte carrière de la pénitence.

    Voici les circonstances de leur martyre, qui frappa beaucoup les esprits de nos Pères, aussi bien en Orient qu’en Occident.

    L’an 420, sous l’empereur Licinius et le gouverneur Agricola, quarante soldats de la Douzième Légion, alors en garnison à Mélitène en Arménie romaine, firent briller d’un vif éclat leur foi en Jésus-Christ et leur courage à souffrir les pire tourments pour son Nom. Après qu’on les eut jetés à diverses reprises en prison, chargés de chaînes, et qu’on leur eut brisé les mâchoires à coups de pierres, on leur fit passer la nuit sur un étang glacé près de la ville de Sébaste (l’actuelle Sivas), nus, exposés à la rigueur de l’hiver afin qu’ils mourussent de froid. Or, voici la prière commune qu’ils élevèrent vers le ciel :

    « Seigneur, disaient-ils, nous sommes entrés quarante dans la lice ; accordez-nous d’être aussi quarante à recevoir la couronne, et qu’il n’en manque pas un à ce nombre. Il est en honneur, ce nombre que vous avez consacré par un jeûne de quarante jours, ce nombre par le moyen duquel la loi divine fut donnée au monde ; et c’est aussi en cherchant Dieu par un jeûne de quarante jours qu’Élie a obtenu de le voir. »

    Pendant que les Martyrs priaient, l’un de leurs gardes aperçut une lumière qui les environnait et des Anges qui descendaient du ciel pour donner des couronnes à trente-neuf soldats, comme de la part de leur roi. A cette vue, il se dit en lui-même : Ils sont quarante, où donc est la couronne du quarantième ?

    On avait établi des thermes sur les bords de l’étang gelé et on leur promettait des bains chauds s’ils reniaient. Mais les Martyrs se soutenaient les uns les autres pour qu’aucun ne se perde. L’un des Quarante déserta cependant et se rendit dans les thermes où il mourut à cause du changement trop violent de température.

    Le garde en revanche, émerveillé de sa vision, ayant ôté ses vêtements et déclaré à haute voix qu’il était chrétien, alla se joindre aux Martyrs afin de compléter le chiffre de Quarante.

    Les Romains leur brisèrent alors à tous les jambes à coups de bâtons.

    Tous moururent au cours de la nuit du 9 mars, excepté le plus jeune, nommé Méliton. Sa mère qui était présente, le voyant encore en vie, bien qu’il eût les jambes rompues, l’exhorta en ces termes : « Mon fils, souffre encore un peu, voici que le Christ se tient à la porte, t’aidant de son secours ». Lorsqu’elle vit qu’on chargeait sur des chariots les corps des autres Martyrs pour les jeter dans un bûcher et qu’on laissait le corps de son fils, parce que cette troupe impie espérait amener l’adolescent au culte des idoles, s’il survivait, cette mère, l’ayant pris sur ses épaules, suivit les chariots qui portaient les corps des Martyrs. Méliton rendit son âme à Dieu dans les embrassements de sa mère, et elle plaça son corps sur le même bûcher qui devait consumer les restes des autres Martyrs : en sorte que ceux qui avaient été si étroitement unis par la foi et le courage le furent encore après la mort dans les mêmes funérailles, et parvinrent au ciel tous ensemble. Leurs corps étant brûlés, on jeta leurs ossements dans une rivière, mais les chrétiens recueillirent ces reliques et les ensevelirent avec honneur.

    Voici les noms des Quarante Martyrs conservés par la tradition : : Acace, Aétius, Alexandre, Angias, Athanase, Candide (ou Claude), Cyrille, Dométien, Domnus, Ecdikios, Élie, Eunoïque, Eutychius, Flavius, Gaïus, Gorgonius, et un second Gorgonius, Hélien, Héraclius, Hésychius, Jean, Khoudion (ou Léonce), Lysimaque, Mélèce, Méliton, Nicolas, Philoktimon, Priscus, Quirion, Sacerdon, Sévérien, Sisinius, Smaragde, Théodule, Théophile, Valens, Valère, Vivien, Xanthias, et le gardien Aglaïos.

    Cette persécution avait été ordonnée par Licinius, empereur en Orient, alors qu’il était convenu avec son collègue Constantin Ier, empereur en Occident, de laisser aux chrétiens leur liberté de conscience : l’Édit de Milan avait été promulgué en 313 par les deux empereurs. Pour faire respecter la fin des persécutions, Constantin prit alors les armes contre Licinius, le vainquit et devint seul empereur romain.

    Les grands docteurs saint Basile de Césarée, saint Grégoire de Nysse et saint Éphrem prononcèrent des homélies en leur honneur. Leur culte se répandit aussi en Occident. A Rome, quatre églises leur furent consacrées, la plus ancienne vers le VIIIème siècle.

    Sur la glace meurtrière de l’étang qui fut l’arène de leurs combats, ils se rappelaient, nous disent leurs Actes, les quarante jours que le Sauveur consacra au jeûne ; ils étaient saintement fiers de figurer ce mystère par leur nombre. Comparons leurs épreuves à celles que l’Église nous impose. Serons-nous, comme eux, fidèles jusqu’à la fin ? La couronne de persévérance ceindra-t-elle notre front régénéré dans la solennité pascale ? Les quarante Martyrs souffrirent, sans se démentir, la rigueur du froid et les tortures auxquelles ils furent ensuite soumis ; la crainte d’offenser Dieu, le sentiment de la fidélité qu’ils lui devaient, assurèrent leur constance. Que de fois nous avons péché, sans pouvoir alléguer en excuse des tentations aussi rigoureuses !
    Dom Guéranger.

    Par les prières de tes Quarante Maratyrs, Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous.

    Aux heures
    A tierce : Tropaire du dimanche. Gloire au Père. Tropaire des Martyrs. Et maintenant. Theotokion de tierce. Kondakion : du dimanche.
    A sexte : Tropaire du dimanche. Gloire au Père. Tropaire des Martyrs. Et maintenant. Theotokion de sexte. Kondakion : des Martyrs.

    Divine liturgie de saint Basile le Grand

    Tropaires des Béatitudes : six tropaires du ton dominical occurrent & quatre tropaire de la troisième ode du canon des Martyrs :
    1. Souviens-toi de nous, Christ Sauveur du monde, * comme sur la croix tu t’es souvenu du bon Larron, * & rends-nous dignes, seul Seigneur compatissant, ** d’avoir tous notre part en ton royaume, dans les cieux.
    2. Adam, écoute, avec Eve, réjouis-toi, * car celui qui jadis vous dépouilla tous les deux * & dont la ruse nous rendit captifs ** est anéanti par la Croix du Christ.
    3. Sur l’arbre de la croix, Sauveur, tu acceptas d’être cloué * pour sauver Adam de la malédiction méritée sous l’arbre défendu * et lui rendre la ressemblance à ton image, Dieu de bonté, ** ainsi que le bonheur d’habiter le Paradis.
    4. En ce jour le Christ est ressuscité du tombeau, * à tout fidèle accordant l’incorruptible vie ; * aux Myrrophores il donne l’annonce de la joie ** après ses Souffrances & sa divine Résurrection.
    5. Sages Myrrophores, réjouissez-vous * qui les premières avez vu la Résurrection du Christ * & qui à ses Apôtres avez annoncé ** la restauration du monde entier.
    6. Vous les Apôtres, amis du Christ en cette vie * & destinés à partager son trône dans la gloire du ciel, * comme Disciples intercédez auprès de lui ** pour que sans crainte devant son trône nous puissions nous présenter.
    7. Sans faire cas de la vie et de leur corps, * de la richesse et de leur rang, * avec gloire les Martyrs ** ont hérité le Christ en échange de tout bien.
    8. Sans pitié, sur l’ordre du tyran * frappés de pierres, les Quarante ont repoussé * par le souffle de l’Esprit ** contre les bourreaux eux-mêmes leurs coups.
    9. Par les lèvres des tyrans, c’est contre toi, * Créateur, que le serpent a blasphémé, * mais par les pierres lancées aux Martyrs ** fut broyée sa bouche hostile à Dieu.
    10. Seule Mère toujours-vierge, inépousée, * devenue l’encensoir d’or * de cette braise qu’est le Christ, ** sur mon cœur impur répands ton parfum.

    A la petite entrée :
    1. Tropaire du dimanche, ton 8 : Du ciel tu descendis, ô Dieu de miséricorde, * trois jours dans le tombeau tu souffris de demeurer * pour nous délivrer de nos péchés ; ** notre Vie & notre Résurrection, Seigneur, gloire à toi.
    2. Tropaire des Martyrs, ton 1 : Par les souffrances que les Saints endurèrent pour toi * laisse-toi fléchir, Seigneur ; * guéris toutes nos douleurs, ** Ami des hommes, nous t’en prions.
    3. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit.
    4. Kondakion des Martyrs, ton 6 : Ayant laissé à ce monde toute armée, * vous vous êtes attachés au Maître des cieux, * vous les Quarante Martyrs, * car étant passés par le feu et par l’eau, * vous avez reçu, Bienheureux, * la gloire céleste ** et les couronnes méritées.
    5. Et maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen.
    6. Kondakion du dimanche, ton 8 : Ressuscité du tombeau, * tu as éveillé les morts & ressuscité Adam, * Eve danse de joie en ta Résurrection, * les confins de la terre célèbrent ton éveil d’entre les morts, ** ô Dieu de miséricorde.

    Prokimen
    Du dimanche, ton 8 :
    R/. Prononcez des vœux et accomplissez-les pour le Seigneur, notre Dieu (Psaume 75, 12).
    V/. Dieu est connu en Judée, en Israël son Nom est grand (Psaume 75, 2).
    Des Martyrs, ton 5 :
    R/. Toi, Seigneur, tu nous prends en garde, tu nous protèges d’une telle engeance, à jamais (Psaume 11, 8).

    Epîtres
    Du quatrième dimanche de Carême : Hébreux (§ 314) VI, 13–20.
    L’espérance sert à notre âme comme d’une ancre ferme et assurée, et qui pénètre jusqu’au [sanctuaire qui est au] dedans du voile, où Jésus comme précurseur est entré pour nous, ayant été établi pontife éternel selon l’ordre de Melchisédech.
    Des Martyrs : Hébreux (§ 331), XII, 1-10.
    Puis donc que nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, dégageons-nous de tout le poids qui nous abat, et du péché qui nous assiège, et courons par la patience dans cette carrière qui nous est ouverte.

    Alleluia
    Du dimanche, ton 8 :
    V/. Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons le Dieu qui nous sauve (Psaume 94, 1).
    V/. Allons devant lui en actions de grâces, au son des musiques, acclamons-le (Psaume 94, 2).
    Des Martyrs :
    V/. Acclamez Dieu, toute la terre, chantez à la gloire de son Nom (Psaume 65, 2).

    Evangiles
    Du quatrième dimanche de Carême : Marc (§ 40) IX, 17-31.
    Cependant il instruisait ses disciples, et leur disait : Le Fils de l’homme sera livré entre les mains des hommes, et ils le feront mourir, et il ressuscitera le troisième jour après sa mort.
    Des Martyrs : Matthieu (§ 80) XX, 1-16.
    Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers : parce qu’il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.

    Mégalinaire de la liturgie de saint Basile le Grand :
    En toi se réjouissent, ô Pleine de grâce, toute la création, la hiérarchie des anges et la race des hommes. Ô Temple sanctifié, ô Jardin spirituel, ô Gloire virginale, c’est en toi que Dieu s’est incarné, en toi qu’est devenu petit enfant celui qui est notre Dieu avant tous les siècles. De ton sein il a fait un trône, il l’a rendu plus vaste que les cieux. Ô Pleine de grâce, toute la création se réjouit en toi, gloire à toi.

    Verset de communion
    Du dimanche : Louez le Seigneur du haut des cieux, louez-le au plus haut des cieux. (Psaume 148, 1).
    Des Martyrs : Réjouissez-vous, justes, dans le Seigneur ; aux cœurs droits convient la louange (Psaume 32, 1). Alleluia, alleluia, alleluia.

    *

    La divine Liturgie de saint Grégoire le Grand des saints dons présanctifiés sera célébrée – comme chaque mercredi du Grand Carême – ce mercredi 25 mars 2015 à 18h30.

    Publié dans Programmes, Rit byzantin, Très-Sainte Trinité | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

    Enregistrement & photos : sainte messe de la fête de saint Joseph

    Télécharger le livret de cette messe au format PDF.

    Saint Joseph 2015 - A l'élévation du Corps du Seigneur

    A l’élévation du Corps du Seigneur.

    Saint Joseph 2015 - Domine non sum dignus ut intres sub tectum meum

    Domine non sum dignus ut intres sub tectum meum…

    Saint Joseph 2015 - Sed tantum dic verbo, et sanabitur anima mea

    …Sed tantum dic verbo, et sanabitur anima mea.

    Les fichiers MP3 sont téléchargeables ici.

    Giovanni Gasparro - saint Joseph - Basilica di San Giuseppe Artigiano a L'Aquila

    Publié dans Enregistrements, Images de la liturgie | Marqué avec | Laisser un commentaire